Arts et Expos

L’exposition Oceania, au Cinquantenaire, montre les vastes collections de nos musées fédéraux.

A côté de 300 objets souvent superbes et étonnants, c’est toute l’histoire de la découverte de ces 20000 îles au milieu du Pacifique.

Le musée du Cinquantenaire à Bruxelles continue à présenter tour à tour, ses collections aussi grandes que méconnues. Après le succès des expos sur les sarcophages égyptiens et les estampes japonaises, et en attendant celle sur ses trésors précolombiens, on part à la découverte de l’Océanie, point fort d’un musée expert en particulier de l’île de Pâques. Il possède une magnifique statue de basalte , un « moai » de six tonnes, offert en 1935 par la population pascuane au Belge Henry Lavachery et ramené chez nous par le Mercator.

Plus de 300 objets venus de toute ces îles sont présentés, venus essentiellement du Cinquantenaire mais aussi des collections du musée de Tervuren qui co-organise cette exposition. Dans les années 70 en effet, on avait confié à Tervuren, une partie des collections d’Océanie afin de transformer le musée d’Afrique centrale en un vaste musée ethnographique du monde entier, ce qui ne fut jamais fait mais les objets confiés à Tervuren y sont toujours restés.

L’exposition est l’oeuvre de Nicolas Cauwe, grand spécialiste de l’île de Pâques où il se rend fréquemment pour y mener des recherches. C’est lui qui a bouleversé les explications traditionnelles du passé de l’île, en voyant dans l’effondrement des statues géantes non pas le résultat d’une guerre civile où d’une catastrophe environnementale mais bien un lent changement de religion, obligeant les habitants à délicatement coucher les statues.

L’invention du catamaran

Pour entrer dans le sujet, il a choisi un petit et splendide objet, un « Po’o » figure anthropomorphe gravée dans un os humain et coiffé de touffes de cheveux humains, venu des îles Marquises. Juste après, un film réalisé par des drones pénètre au coeur des îles de Pâques et des Marquises. Dépaysement garanti et beauté comme dans un roman de Le Clézio.

Pour cette exposition, Nicolas Cauwe insiste sur les voyages. L’Océanie, difficile d’accès, faite de milliers d’îles parfois minuscules (lire ci-contre) a moins excité les convoitises commerciales européennes que l’Afrique ou l’Amérique. Pourtant démontre-t-il, ce Continent raconte l’histoire de « la plus grande épopée maritime de tous les temps ».

Les premières salles racontent ces exploits. La première colonisation de l’Océanie, principalement l’Australie et la Papouasie, intervint déjà 60000 ans avant notre ère par des homo sapiens venus d’Afrique. Et cela, alors qu’en Europe on en était encore à l’homme de Néandertal ! Ils toucheront même l’Amérique (on en a la preuve avec la patate douce qu’ils importèrent).

Une seconde vague de migrants est intervenue bien plus tard vers le 3e millénaire avant notre ère, et s’est poursuivie jusqu’à l’an mil par finir par toucher toutes les îles du Pacifique, y compris l’île de Pâques, 167 km2 à peine, comme la région bruxelloise, « colonisée » au XIe siècle et qui se trouve à 4000 km de toute terre habitée.

L’exposition montre les bateaux qu’ils utilisaient: d’immenses catamarans de bois « cousus » ensemble et calfatés d’étoupe, avec des proues sculptées et une double coque permettant de maintenir le cap malgré l’absence de quille. Les intrépides voyageurs y embarquaient nombreux avec le bétail, les vivres, récoltant l’eau de pluie, et y vivant parfois des mois pour découvrir des îles nouvelles.

On a de la peine aujourd’hui à l’imaginer, mais ces voyageurs découvrant de nouvelles terres, enregistraient le chemin parcouru et pouvaient revenir à leur point de départ, mémorisant des « chemins sur la mer » sans pour cela connaître la position de ces îles sur la mer.

Crâne comme repose-tête

Nicolas Cauwe raconte comment ces hommes n’hésitaient pas à faire des milliers de km sur la mer pour rechercher des objets précieux, parfois de simples herminettes pour travailler mieux le bois. Les objets avaient d’autant plus de force, pensaient-ils, qu’ils venaient de loin.

L’exposition montre ensuite les grandes expéditions européennes depuis Magellan, Bougainville qui créa le mythe du « bon sauvage tahitien », James Cook, Lapérouse dont toute l’expédition périt en mer. Pour arriver à la Belgique arrivant en 1934, à l’île de Pâques qui avait été découverte en 1722 et avait d’emblée enflammé les imaginations.

On débouche alors sur une grande salle où 300 objets sont présentés dans des vitrines, île par île. Avec de beaux objets comme ces pendentifs en néphrite (jade) de Nouvelle-Zélande, un inquiétant masque de bois peint de Nouvelle-Guinée, un masque à plumes d’oiseaux et un fait de crocodiles de Papouasie. Un crâne humain avec des plumes, venu de Nouvelle-Guinée, rappelant les ancêtres et faisant parfois office de repose-tête. Au plafond, un reliquaire en forme de thon renferme un crâne.

© Mus�e Cinquantenaire MRAH-MKG

Des armes d’apparat en pierre finement taillée viennent de Nouvelle-Calédonie. Une dent de cachalot entourée de deux tresses de cheveux humains provient d’Hawaï.

Et bien sûr, à nouveau l’île de Pâques, avec ses bois sculptés de figures inquiétantes.

© Mus�e Cinquantenaire MRAH-MKG

Sur tout un mur, on présente des dizaines d’armes de prestige sculptées, certaines portant des centaines de dents de requins. Aux Fidji, elles étaient façonnées très lentement pendant la croissance de l’arbre, en forçant les branches à avoir la courbure désirée.

L’exposition présente aussi un choix de « tapa », ces grands textiles aux formes abstraites (on croirait des oeuvres du Bauhaus) réalisées en écorce d’arbre à pain et de mûrier à papier qui étaient macérée et puis battue sur une pierre.

L’exposition se termine par le beau travail écologique et presque métaphysique, d’un artiste français, Jean-Paul Forest, habitant Tahiti depuis 40 ans et qui récolte les galets au fond de la vallée de Papeno’o et les recoud symboliquement avec du bois poli. Il étend ses « réparations » à l’environnement en faisant à Tahiti du Land Art très délicat.

Oceania, Voyages dans l’immensité, musée du Cinquantenaire, à Bruxelles, jusqu’au 29 avril.

L’Océanie en chiffres

Le cinquième continent s’étend sur 8,5 millions de km2, compte pas de 20000 îles et seulement 40 millions d’habitants dont les deux tiers sont en Australie et Nouvelle-Zélande. Il y a 14 états indépendant (parfois aussi petits que Belau indépendant depuis 1994, Vanuatu, Kiribati, Tuvalu, Nauru). Et on compte 16 états dépendant de pays étrangers comme la Nouvelle-Calédonie (France), l’île de Pâques (Chili), Guam et Hawaï (Etats-Unis), Pitcairn (Royaume Uni). Dumont d’Urville faisant le tour du monde de 1826 à 1829 introduisit une division qui persista très longtemps, distinguant en Océanie trois zones qu’il à un racisme évident: La Mélanésie « où les habitants sont bruns très foncé avec des traits disgracieux », la Polynésie « où les habitants ont le teint plus clair et sont parvenus tous à un degré de civilisation plus ou moins marqué », et la Micronésie où « les habitants ont un couleur plus rembrunie que les Polynésiens et ne sont pas aussi civilisés ». Cette distinction a été remplacée aujourd’hui par « l’Océanie lointaine » et « l’Océanie proche », tout en conservant souvent l’appellation Polynésie.