Arts et Expos

Le long de la Lys à Deurle, près de Gand, on peut découvrir un bien étrange bâtiment tout noir, comme une sculpture géante déposée par un Dieu ou Diable lointain. Une « maison » abritant une énorme bibliothèque et nombre de sculptures et de vanités, une résidence d’artiste.

A terme, on entrera le long de cette maison pour visiter le beau musée Dhondt-Dhaenens et sa future extension.

C’était jadis un restaurant italien kitsch et en piteux état. Le musée reçut le bâtiment et demanda à Hans Op de Beeck d’en faire une résidence d’artiste dans une oeuvre d’art totale, une « gesamtkunstwerk ». Le résultat est stupéfiant.

Hans Op de Beeck, né en 1969, qui travaille à Bruxelles et Gooik, est depuis des années un de nos meilleurs artistes jouant des vidéos, sculptures, dessins et installations immersives pour nous entraîner dans des voyages aussi beaux que troublants.

Il réalise d’immenses ensembles comme « The Collector’s House », 250 m2, montré à Art Basel 2016, et exposé jusqu’à la mi-juillet au Kunstpalast de Düsseldorf. C’est comme la salle de musée d’un riche collectionneur, un décor de plâtre, bois et polyester, totalement pigmenté de gris, comme si brusquement toute la couleur du monde avait disparu, créant un univers gris uniforme, ou comme un fragment de vie quotidienne saisi par l’éruption d’un Vésuve. Il se dégage de ses installations une belle nostalgie et une étrange inquiétude à la fois.

Cellules cancéreuses

Pour le Dhondt-Dhaenens, il a choisi de conserver la forme extérieure de la maison mais de tout recouvrir d’un « roofing » noir. « Le noir se marie très bien avec le vert des arbres alentours et autour de la Lys, en face », nous dit-il. Seuls changements visibles de l’extérieur : une immense fenêtre rectangulaire à l’étage donnant sur le paysage. Derrière elle, se trouve une table de travail pour l’artiste en résidence. Deux larges cheminées rondes ont été ajoutées qui abritent la salle de bain et la cuisine.

L’intérieur a été totalement vidé et plongé dans la pénombre d’une bibliothèque. Un escalier mène au lit, à la vue sur la Lys et aux salle de bain et cuisine cachées mais entièrement blanches.

Sur les quatre côtés, sur 6,3 m de hauteur, on découvre une gigantesque bibliothèque. On y a déposé les 4600 livres de la bibliothèque personnelle de Jan Hoet mort en 2014. Comme il y a de la place d’en mettre plusieurs fois autant, Hans Op de Beck a rempli le reste de faux livres.

Partout dans cette bibliothèque, on trouve des sculptures d’Hans Op de Beeck: Tatiana qui souffle, une version réduite de « Sleeping girl », une sculpture de sa fille jouant à l’élastique, un garçon avec un papillon, une fillette portant un masque de réalité virtuelle, un chat endormi, une réplique d’une bâtiment de Le Corbusier, etc.

Et des dizaines de petites figures: des chandeliers et des crânes en guise de Memento mori, des vanités rappelant l’inéluctabilité de la mort, des fruits et des artefacts rares refaits à l’imprimante 3D, comme ces beaux objets ressemblant à des anémones de mer. « Mais ce sont en réalité des cellules cancéreuses agrandies. C’est volontairement troublant car les gens voient d’abord leur beauté avant de savoir ce qu’elles représentent. »

© Dhondt-Dahenens et Studio Op de Beeck

La couleur de l'orange

Le tout a les apparences d’une « Wunderkammer », un cabinet de curiosités comme on les aimait jadis. « A terme, le musée aura son entrée en longeant cette Wunderkammer comme les princes avaient leur cabinet de curiosités, leur »show room » démontrant leur richesse et leur érudition. Ici, la richesse c’est les livres et les artistes en résidence. »

Il règne dans ce décor un silence et un calme impressionnants. « Mais la moindre couleur apportée par la vie y acquiert une force incroyable. Quand on y pèle une orange, on verra sa couleur comme jamais, de même si on dépose sur la table une bouquet de fleurs roses ou qu’on porte une écharpe verte. La simple existence du visiteur ou du résident prendra une grande force dans un tel décor. J’avais découvert à Tokyo la petite maison d’un sculpteur qui était noire comme celle-ci. J’ai voulu donner à cette Wunderkammer un air un peu asiatique. De la route, la maison n’est plus qu’une silhouette se détachant dans le paysage. »

Pour réaliser cette oeuvre immersive, il a été aidé par l’architecte Mo Vandenberghe, le fils du grand peintre Philippe Vandenberg mort en 2009.

La maison servira de résidence à des artistes, écrivains, penseurs, dramaturges. Inaugurée mardi, elle sera ouverte au public le 1er juillet pour l’ouverture de la Biennale de peinture de la Lys ou, sinon, sur rendez-vous.