Arts et Expos Dossier

Vendredi dernier, Thomas Leysen, président d’Umicore et président du Fonds du patrimoine culturel mobilier de la Fondation Roi Baudouin, a lancé un appel à des fonds privés, à concurrence de deux millions d’euros, pour financer la fin d’un gigantesque travail : le catalogue raisonné de l’œuvre de Rubens. Commencé il y a cinquante ans, il n’en est qu’à la moitié. Et pour boucler, dans dix ans au plus tard, les 29 volumes prévus, il faut engager du personnel spécialisé. Une histoire exceptionnelle qui remet en lumière la personnalité inouïe de l’artiste anversois.

Rubens était vraiment le prince de son temps. Un jeune étudiant danois, Otto Sperling, a laissé un célèbre témoignage de l’atelier de Rubens qu’il visita en 1621. Rubens a alors 44 ans. Il est le peintre officiel d’Albert et Isabelle et - privilège exclusif - il peut résider à Anvers et non pas rejoindre la Cour à Bruxelles. Il y vit avec son épouse, la charmante Isabelle Brant dans la maison patricienne achetée en 1611, fortement embellie et abritant une formidable collection d’œuvres antiques et contemporaines : avec des tableaux de Titien, Tintoret, Véronèse, Léonard, Raphaël, Holbein, Van Eyck, Bruegel le vieux, Brouwer, etc. Sperling raconte qu’il découvrit Rubens accueillant ses visiteurs dans son atelier, discutant avec eux, tout en peignant, écoutant en même temps quelqu’un lui lire du Tacite et dictant en plus, une lettre à un secrétaire. Il était un esprit universel, intéressé par tous les sujets et parlant couramment six langues (flamand, français, allemand, italien, espagnol et latin).

Les Grands l’appréciaient pour son talent et son érudition. Il fut un diplomate couronné de succès, obtenant une paix entre l’Espagne et l’Angleterre qui lui valut le rare privilège d’être anobli dans deux pays différents : par Philippe IV d’Espagne et par Charles Ier d’Angleterre. Menant avec maestria ses affaires, il était richissime. On le surnommait "le nouvel Apelle" (le plus célèbre peintre de la Grèce ancienne). Delacroix plus tard, le qualifiera d’"Homère de la peinture" . Il fut en même temps un fervent catholique se rendant chaque jour à la messe à 4 heures du matin. Il se maria deux fois et eut huit enfants.

Cette personnalité ne pouvait que fasciner Thomas Leysen, Anversois, président d’Umicore. "Enfant, mes parents m’amenaient déjà souvent visiter la maison Rubens, cette belle maison au cœur de la ville, sur le Wapper." Son père, André Leysen, fut d’ailleurs président des amis de la maison Rubens (superbe lieu à ne pas rater) et le fils, Thomas, en est aujourd’hui le vice-président. "Rubens n’était pas seulement un peintre exceptionnel, mais il était aussi un humaniste, un diplomate, un père attentionné, un brillant homme d’affaires, un Anversois, mais aussi un Européen avant la lettre. Il a travaillé et séjourné en Italie, en Espagne, en Angleterre et en France." Thomas Leysen est aussi collectionneur d’art flamand des XVIe et XVIIe siècles. Il possède un dessin de Rubens et on a parlé de sa collection, l’an dernier, quand il acheta un beau tableau de Cornelis de Vos, lors de la vente de la collection Saint-Laurent-Bergé.

Comme artiste, Rubens fut extrêmement prolifique. Dans le catalogue raisonné, il devrait y avoir un total de 2 500 entrées, reprenant quelque 10 000 œuvres de toutes sortes (y compris des schémas, des copies, etc.). Tous les genres l’intéressaient : les grands tableaux religieux, les portraits, les compositions historiques, mythologiques et allégoriques, les natures mortes, les scènes de chasse et les paysages. Il comprit tout l’intérêt de la gravure pour diffuser largement ses œuvres, même s’il ne gravait pas lui-même. On conserve en Belgique, surtout, ses grands tableaux religieux parfois moins faciles à "vendre" aux visiteurs contemporains que ses portraits et paysages qui font la gloire de tous les grands musées du monde.

Bien entendu, pour réaliser tant de choses à la fois, il devait avoir son atelier super-organisé, comme l’expliquait la très belle exposition "L’atelier du génie" au musée des Beaux-Arts de Bruxelles, fin 2007. Il engageait autour de lui, non pas des élèves, mais des associés très brillants comme Jacob Jordaens, Antoon Van Dyck et Frans Snyders. Souvent, il se contentait de faire l’essentiel, c’est-à-dire la première esquisse. Et il intervenait à la fin pour ajouter sa "patte" décisive sur un visage ou sur des mains. Il était clair avec ce système, car le prix de vente variait selon que tout le tableau était ou non, en partie ou en tout, de la main du maître, et le prix variait aussi en fonction de la notoriété des assistants.

On comprend que réaliser le catalogue raisonné des œuvres de Rubens était dès lors une tâche titanesque, par le nombre d’œuvres à étudier (même si on a conservé beaucoup d’archives de l’époque), par l’analyse des "auteurs" au sein de l’atelier (Rubens n’a signé lui-même que cinq tableaux) et par l’histoire de ces œuvres. De 1886 à 1892, un professeur belge, Max Rooses publiait en cinq volumes, "L’œuvre de P. P. Rubens". Mais ce travail restait parcellaire.

C’est pourquoi un professeur allemand, Ludwig Burchard, né à Mainz en 1886, se remit à la tâche. Il y travailla toute sa vie, tel un moine, mais non sans mal. Sa mère étant juive, il dut fuir à Londres en 1935. La guerre bouleversa bien des choses : des œuvres disparurent, d’autres réapparurent, sans parler de son court emprisonnement par les Anglais, car Allemand d’origine ! Il mourut en 1960, laissant le travail inachevé, mais avec une énorme documentation : 800 boîtes de notes et photos, 7 000 livres et catalogues. Plusieurs grandes villes (le RKD de La Haye, etc.) étaient en lice pour recevoir ce fonds. Mais c’est Anvers, grâce au bourgmestre Lode Craeybeckx et aux chercheurs de la maison Rubens, qui hérita de ce "trésor" à la condition expresse que l’on termine le travail et qu’on le publie sous le nom de Burchard. Plus qu’un catalogue raisonné, c’est un "corpus" de 29 "parties" qui est prévu (une partie est parfois composée de plusieurs volumes !), chacune étant une véritable étude d’un pan de l’œuvre de Rubens : les sujets historiques, les saints, les portraits, etc.

Anvers reçut la documentation Burchard en 1963 et ses spécialistes entamèrent d’emblée la publication du "Corpus Rubenianum Ludwig Burchard". Quarante-sept ans plus tard, seule la moitié du travail a été réalisée, car la tâche s’est avérée plus vaste encore que prévu. Ce sont les deux centres, proches de la Maison Rubens, le "Rubenianum" et le "Centrum voor de Vlaamse Kunst van de XVIe en de XVIIe eeuw", ce dernier présidé par le professeur Arnout Balis, qui prennent en charge ce travail. Ils viennent de publier les volumes consacrés aux "copies" par Rubens des maîtres allemands, flamands et italiens.

Entre-temps, la documentation s’est encore accrue. La bibliothèque du Rubenianum comprend 45 000 volumes. Avec la Maison Rubens, ils donnent aussi des avis scientifiques. Chaque jour ou presque, explique Ben Van Beneden, directeur de la Rubenshuis, on demande un avis sur un tableau, une gravure, un dessin. On continue à découvrir des œuvres même si, souvent, les avis qu’ils donnent sont négatifs. Il arrive aussi qu’on désattribue un Rubens, ce qui se fait discrètement. On est loin de ce qui est arrivé à l’œuvre de Rembrandt dont le catalogue des œuvres monta un moment à plus de 1 000 tableaux pour descendre à 400 avant de remonter un peu, avec des désattributions fracassantes comme le splendide "Cavalier polonais" de la Frick collection retiré à Rembrandt. "Nous sommes humbles dans nos avis" , explique Arnout Balis, d’autant que le fonctionnement de l’atelier ne facilite pas les choses. Rubens n’était pas un peintre solitaire comme Rembrandt. L’enjeu de ces attributions est aussi économique. On se souvient qu’en 2002, "Le massacre des innocents", une œuvre d’une collection privée du Liechtenstein, venait d’être attribuée à Rubens et fut vendue au prix record de 76,7 millions d’euros au magnat canadien de la presse, Lord Thompson. Et, en décembre 2006, quand les experts décidèrent qu’une allégorie de Diane était bien du maître, son prix passa de 2 200 à 2,43 millions de dollars !

Pour achever dans un délai raisonnable (dix ans) le travail entamé en 1963 et qui n’en est qu’à mi-course, il faut des moyens supplémentaires estimés à 2 millions d’euros qui permettraient entre autres, d’engager trois jeunes historiens de l’art pour soutenir le travail des spécialistes internationaux appelés à écrire les volumes restants. Thomas Leysen, comme un des dirigeants de la Fondation Roi Baudouin associée au projet, est à la base de ce fundraising avec Arnout Balis. Le prince Hans-Adam II de Liechtenstein, qui possède la plus belle collection privée de Rubens (17 tableaux !) a accepté d’être le président du "Corpus". Les "Donnors" (200 000 euros ! chacun) formeront un club sélect. Mais on peut aussi donner 25 000 euros (les "Benefactors") ou 5 000 euros (les "Members"). La cible, ce sont les riches collectionneurs dans le monde et les passionnés de Rubens.

www.rubenianum.be