Arts et Expos

Jeudi, à l’ouverture de l’exposition « Icônes de l’Art moderne, la collection Chtchoukine » à la Fondation Louis Vuitton à Paris, le mot le plus souvent entendu était « miracle ».

Miracle de pouvoir admirer 130 chefs-d’œuvre quasi jamais montrés dans nos pays, avec des salles entières dédiées à Gauguin, Matisse ou Picasso.

Miracle de se rappeler l’action d’un homme, Sergueï Chtchoukine (lire ci-contre) qui réalisa cette collection fabuleuse de 278 oeuvres (la plus mythique pour l’Art moderne avec celle de Barnes aux Etats-Unis), étant devenu l’ami des peintres français d’avant-garde, choisissant d’accumuler les Picasso alors que l’opinion publique et la presse en parlait comme d’une « peste noire ». Il fut proche de Matisse à qui il laissait tout faire malgré les railleries que « La Danse » reçut à son arrivée à son palais Troubetskoï à Mosocu.

Aujourd’hui, tout le monde admire ces tableaux devenus des icônes de l’Art moderne. Mais il a fallu bien du génie à Chtchoukine pour les acheter de 1898 à 1914.

Miracle encore de se rappeler que ces tableaux exposés bord à bord dans son palais, fut par sa volonté transformée en un musée ouvert au public dès 1908 et servit de véritable école à la future avant-garde russe qui y puisa audace et inspiration. Anticipant le mot d‘ordre de Joseph Beuys qui disait : « Le seul pouvoir révolutionnaire, c’est le pouvoir d’inventer » ou celui de René Char qui ajoutait : « Ce qui vient au monde pour ne rien troubler, ne mérite ni égards ni patience. »

Faut-il rappeler qu’alors, ces avant-gardes étaient boudées par les musées officiels. Ces artistes contemporains d’alors, étaient incompris et moqués.

Scindée par Staline

Cette déjà célèbre collection Chtchoukine connut alors un triste sort. La révolution amena le collectionneur à s’exiler à Paris où il se mura dans le silence. La collection fut nationalisée, puis scindée par Staline entre le musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg et le musée Pouchkine à Moscou. Staline interdit même d’exposer ces oeuvres dans le cadre de sa lutte contre « l’art bourgeois ».

Ce n’est qu’après la mort du dictateur que ces oeuvres sortirent peu à peu des réserves.

Miracle enfin de voir à nouveau cette collection réunie à Paris. On le doit d’abord au petit-fils de Chtchoukine qui émit cette idée et parvint à convaincre tant les Russes que les Français de le faire. Il fallut l’intervention directe des deux présidents Hollande et Poutine et qu’on donne toutes les garanties aux Russes que les tableaux ne seraient pas saisis en France au nom des « biens spoliés » par la révolution.

Le transport des oeuvres et l’assurance (on parle de 5 millions pour les assurances) et la restauration de certains tableaux ont découragé les musées français officiels et c’est la Fondation privée Louis Vuitton qui a relevé le défi avec Anne Baldassari, ex-directrice du musée Picasso, comme brillante commissaire.

Tous les espaces sont occupés

Barnard Arnault qui se voit sans doute comme un remake contemporain de ce grand chef d’entreprise mécène et amateur d’art d’avant-garde, s’est fortement impliqué dans ce projet.

Le résultat est à la hauteur des attentes.

Tous les espaces du sous-sol aux étages supérieurs, sont pris par cette expo très aérée, à la présentation extrêmement sobre. La parcours démarre au sous-sol, dans une scénographie aux murs gris et avec une salle garnie de voûtes. On y montre les débuts de la collection et les premiers goûts encore classiques du collectionneur (Burne Jones mais aussi déjà, le fantastique portrait du Docteur Rey de Van Gogh et un des plus beaux autoportraits de Cézanne).

On débouche sur les salles impressionnistes avec des Monet à la pelle dont des chefs d’œuvre comme le Déjeuner sur l’herbe, Vue de Londres avec mouettes et la Dame dans le jardin. Puis, on découvre Cézanne, les fauves et les cubistes avec les premiers Matisse et Picasso d’une longue série.

Avec les avant-gardes russes

Au fur et à mesure qu’on monte dans le bâtiment et dans les gouts de Chtchoukine, les murs deviennent blancs, les espaces s’agrandissent, et, au-dessus, les géométries deviennent « obliques » (l’architecture de Gehry) répondant au cubisme de Picasso.

Au rez-de-chaussée, on ne peut que répéter le mot « miracle » avec une salle entière dédiée à Gauguin. On reste pantois devant les couleurs, la joie de vivre, la force de ces scènes des îles. Chtchoukine présentait ses Gauguin bord à bord sur ce qu’il appelait, une iconostase : le « mur » qui sépare le public du sacré.

© gauguin
(Paul Gauguin: Aha oé feii (Eh quoi, tu es jalouse?), 1892. Crédit: Musée Pouchkine)

Toute une salle montre des portraits de femmes dont la saisissante Buveuse d’absinthe de Picasso aux mains tordues et aux airs de sorcière.

De nouveau, c’est le choc avec la grande salle des Matisse (de la collection Chtchoukine, l’expo présente 22 Matisse, 29 Picasso, 12 Gauguin, 8 Cézanne). C’est l’explosion des couleurs et ses célèbres « Poissons rouges », « L’atelier rose » ou « Harmonie rouge ».

C’est Matisse qui présenta Chtchoukine à Picasso, « j’avais l’impression de boire du verre pilé », dira-t-il. Picasso fut une autre passion pour Chtchoukine.

Aux étages supérieurs, encore des Picasso jusqu’à une dernière œuvre achetée, de 1914. Anne Baldassari a eu la bonne idée de joindre à ces tableaux ceux des avant-gardes russes (Malevitch, Tatline, Popova, etc.) venus de la galerie Tretiakov à Moscou, qui découvrirent l’art contemporain d’alors grâce à Chtchoukine. Elle confronte les œuvres et montre comment ce transfert s’est fait.

Icones de l’Art moderne, la collection Chtchoukine, Fondation Louis Vuitton, Paris, jusqu’au 20 février 2017.


Un collectionneur enragé et audacieux

L’histoire de Sergueï Chtchoukine est un roman. Il naît en 1854 dans une riche famille d’industriels du textile. Il est le quatrième de dix enfants et son enfance ne présage pas le parcours qu’il aura. Il est malingre et atteint d’un bégaiement. Pourtant, c’est lui qui reprend les affaires familiales et les fera prospérer devenant immensément riche.

En 1886, il s’installe avec son épouse Lydia dans le palals Troubetskoi à Moscou. Il découvre l’art d’avant-garde à Paris, grâce à ses frères Piotr et Ivan, grands collectionneurs eux-mêmes. Ivan tient salon à Paris et le met en contact avec le galeriste Paul Durand-Ruel à qui Sergueï Chtchoukine achète ses premiers Monet en 1898. En 1902, il rencontre Ambroise Vollard et lui achète ses premiers Cézanne et Gauguin.

Tout est-il pour le mieux ? Nullement. Les malheurs s’accumulent. Son fils aîné disparaît en plein hiver et on retrouve son corps dans la Moskova. Sa femme, inconsolable, meurt d’un cancer en 1907. En 1908, son frère Ivan, ruiné, se suicide. Et le second fils de Sergueï se suicide à son tour en 1910.

Alors il y a le mystère Chtchoukine. A-t-il conçu dans ce contexte, l’art comme un apostolat, comme une manière de plonger dans les eaux troubles de la création pour s’affranchir de repères devenus douloureux ? Il fait le voyage au monastère de Sainte-Catherine dans le Sinaï et, au retour, conçoit son « iconostase » de Gauguin. Dans ce souci de partage, il ouvre son Palais aux visiteurs.

A Moscou, il est en butte à la grande bourgeoisie réactionnaire qui pense qu’il achète « n’importe quoi » Mais il reste sur ses positions. Matisse a raconté comment lors d’une visite de Chtchoukine il ne voulait pas lui vendre un de ses tableaux, prétextant qu’il était raté. Mais Chtchoukine répliqua : « Je prends celui que vous avez raté ».

Le mystère Chtchoukine culmine avec son exil forcé à Paris en 1918 où il arrête de collectionner l’art et se mure dans un silence qui reste encre obscur aujourd’hui.

Il y a bien sûr, une raison forte à voir cette collection réunie à nouveau à Paris. C’est la ville où Chtchoukine fit ses « emplettes » et où il finit sa vie.