La couleur, accroche-cœur et magie !

Roger Pierre Turine à Martigny Publié le - Mis à jour le

Arts visuels

L’art qui aide à vivre, ce n’est pas une utopie. Juif allemand, accueilli enfant en Suisse pour fuir le nazisme, Werner Merzbacher n’a jamais revu ses parents, massacrés dans les camps de la mort. L’homme est discret, parle bas, est modeste, heureux seulement d’être là, accueilli avec ses chers tableaux. S’il avoue souffrir d’en être éloigné pour de longs mois - murs à nu pour cause de reconnaissance quand même réjouissante - l’homme a le sourire secret, car il sait : cette collection, qui chante en sourdine, toutes effervescences chromatiques en fusion, doit ses valeurs à un destin dont la tragédie fut attendrie par l’évasion artistique.

Pour connaître son hôte de longue date, Leonard Gianadda sait, lui, de quelle santé morale il est bâti. Un hommage s’est alors imposé pour dire au monde les pouvoirs de l’art quand la vie meurtrit. Merzbacher doit sa survie à la Suisse et le dit. Il y habite et s’y enchante de tableaux et sculptures qu’il connaît par cœur à force de les vivre au jour le jour. Il a acheté beaucoup, un seul souci à l’esprit : combler de lumière les jours trop gris. Ou trop tristes. Il n’a rien revendu. Et quand un tableau quitte son horizon pour une exposition, le manque trahit l’urgence qu’il soit à ses côtés. Il prête cependant, par souci d’ouverture, de rencontre, de partage.

Mais prêter, comme ici, 110 pièces, l’offre est inhabituelle. Riche, symbolique, généreuse. Mise en espace et rythmée par l’œil du commissaire expert et, plus encore, sensible, et si discret lui aussi, le chaleureux Jean-Louis Prat (cet ami des artistes qui dirigea si bien la Fondation Maeght durant 40 ans), la collection ennoblit tout Martigny, lui confère des résonances nouvelles, tout en brossant à sa manière un petit demi-siècle d’audaces et conquêtes plastiques. De Van Gogh à Picasso et Kandinsky, plus loin Sam Francis, Bridget Riley.

Tout est couleur, même le gris ferreux des sculptures de Julio Gonzales, partenaires privilégiées d’un "Couple" éprouvant et beau du Picasso de la période bleue. Magistral échange d’affinités, de regards sur l’espace de la vie. Venu à l’art par hasard, pour avoir vu quelques tableaux qui l’ont soudain illuminé, propriétés du grand-père de sa femme, dont un transparent Matisse et un Van Gogh tout en déclinaisons spatiales du plus beau vert, présents ici, Werner Merzbacher a trouvé soudain la riposte à son mal-être.

La guerre était à peine finie, la vie reprenait doucement et, début des années 50, il s’arma de parade : mettre de la couleur plein ses quatre murs. Peu fortuné mais décidé, il porta son regard sur les artistes chromatiques et, aubaine, les fauves et les expressionnistes avaient alors peu la cote. Il put, petit à petit, se les offrir. Les cimaises chantent, rougeoient et verdoient. Incantatoires et sauvages, mais profondes telles des puits de valeurs diverses et ferventes, ces œuvres de feu et d’outrances, chaudes, explosives de forces, fureurs, tendresses, devenaient pour lui un message d’avenir.

Oubliée, grâce à son regard la couleur retrouvait une vérité. Il acheta au-dessus de ses moyens, l’art lui étant devenu indispensable. Existentiel. La liberté de la couleur et ses implosions furent son credo, tous mouvements confondus. "Un œil exceptionnel, un choix d’instinct", nous a dit Prat. Un œil qui, pour nous, revisite l’art d’une époque tendue, inquiète, tragique déjà. Formant un tout homogène, d’où le charme d’un ensemble à ce point équilibré et fécond, la collection, incomplète ici mais largement représentée, balise un parcours qui réserve, bien sûr, des temps forts, pourtant indissociables du reste.

Avec quelques coups de cœur encore : un Sisley délicatement arboré de 1883, "Saules au bord de l’Orvanne", une "Tête de femme" en grès de Modigliani, du Kirchner à foison, des aquarelles fleuries de Nolde, un surprenant Heinrich Campendonk, "Grand paysage" de 1918, proche du Chagall russe, de beaux Kandinsky de Murnau, de solides Derain de 1905 à Collioure à côté du Matisse si frais de la même année, des portraits du merveilleux de von Jawlensky, des constructivistes russes, enfin de solides portraits de femme de Max Beckmann, datés de 1940 et 1941. Ce n’est pas tout. S’il achète moins, faute de place, Klee, Léger, Calder, Miró, Chagall ou Boccioni l’ont nanti de trésors de foi et d’allant. Tout comme Sam Francis, Max Bill ou Bridget Riley. Tout l’art d’une vie faite art par devoir et nécessité.

"J’espère que ça vous plaît !", nous disait-il. Et Prat : "Un œil unique donne une unité unique. Le choix d’un intermédiaire privilégié. Merzbacher a eu un regard nécessaire sur un passé artistique qui nous échappait. C’est une leçon, car le langage de la couleur était alors perdu !"

Fondation Pierre Gianadda, 59 rue du Forum, Martigny (Suisse). Jusqu’au 25 novembre, tous les jours, de 9 à 19h. Catalogue magnifique de 260 pages. Infos : +41.27.722.39.78, www.gianadda.ch

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