Arts et Expos

Evènement majeur de l’art contemporain, n’arrivant que tous les cinq ans, la Documenta essaime à Athènes.

Dans les grands shows de l’art contemporain, la Documenta de Kassel entend faire entendre son originalité. De toutes les foires et biennales, elle apparaît comme la plus grande mais aussi la plus studieuse, l’unif parfois un peu austère de l’art actuel. Elle ne se déroule que tous les cinq ans, depuis 1955, pendant cent jours à partir de juin, à Kassel petite ville de 200 000 habitants au centre de l’Allemagne, à côté de l’ex-rideau de fer.

Mais pour cette Documenta 14, un changement majeur a été apporté par le brillant critique et commissaire d’exposition polonais, Adam Szymczyk né en 1970, nommé déjà en 2013 pour préparer cette édition. Il a fait un choix très politique. En réaction, à l’hostilité allemande à aider la Grèce, il a décidé de partager la Documenta entre la ville allemande de Kassel et Athènes. « La tension palpable entre le Nord et le Sud générée par la crise économique et financière est un thème pour l’art », dit-il. La Documenta à Athènes a, pour lui, une portée plus large : « C’est une ville sur la Méditerranée, connectée à la Turquie, aux migrants venus des quatre coins du globe. Elle illustre le défi pour l’Europe. Je vois Athènes comme une porte d’entrée pour des gens arrivés de partout et où ils peuvent avoir de la visibilité.» Le titre de la Documenta, qui se veut autant forum de débats qu’expo, est: « Documenta 14 : Learning from Athens ».


Le projet généreux a pourtant suscité de nombreuses critiques à Athènes, des artistes reprochant le peu de place laissée aux artistes grecs et d’agir comme des impérialistes (même si le commissaire est un homme de l’ultra-gauche). L’ancien ministre grec Yanis Varoufakis avait eu cette phrase assassine : « Organiser Documenta à Athènes, c’est comme de riches Américains faisant un tour dans un pays africain pauvre ». Une sorte de tourisme de la catastrophe.

La Documenta se tiendra deux fois cent jours : à Athènes du 8 avril au 16 juillet et à Kassel, du 10 juin au 17 septembre. Des vols réguliers relieront les deux villes. Les mêmes artistes ont été invités à présenter des oeuvres dans les deux cités.

Nuages blancs

La Documenta d’Athènes s’est ouverte ce week-end. Symboliquement, au même moment, l’artiste Daniel Knorr faisait sortir du toit du Fridericanium à Kassel des épais nuages de fumée blanche. Et l’artiste Roos Birell entamait une chevauchée à cheval d’Athènes à Kassel.

Suivre la Documenta, c’est se retrouver pendant plusieurs jours hors du monde marchandisé, hors des stars de l’art, pour rencontrer des artistes venus de tous les coins du monde et leurs œuvres qui parlent de la résistance aux crises, de poésie, de beauté, d’utopie, du lien à la nature. La Documenta a l’ambition de fixer les nouveaux standards en matière d’art contemporain. On va à la Documenta pour sentir d’où vient le vent, pour découvrir les mouvantes alchimies entre le monde et l’art.


A la Documenta, c’est chaque fois un commissaire qui agit en despote éclairé, recevant tous les pouvoirs et des budgets considérables (37 millions d’euros cette année).

La Documenta à Athènes ce sont 160 artistes du monde entier dans 40 lieux publics : institutions, espaces publics, cinémas, universités, bibliothèques. Tous avec des œuvres neuves conçues pour cette Documenta. On les retrouvera à Kassel ensuite.

Le lieu principal à Athènes est l’EMST dirigé par Katerina Koskina, le premier musée d’art contemporain d’Athènes ouvert en septembre dernier par une expo avec le Muhka d’Anvers: une ancienne brasserie comme le Wiels à Bruxelles (la bière FIX), dans un beau bâtiment moderniste de la fin des années 50 de l’architecte Takis Zenetos, influencé par Gropius. Le bâtiment est au cœur d’Athènes, près de l’Acropole. De sa grande terrasse sur le toit, la vue sur la ville est magnifique.

D’autres lieux sont les quatre sites du musée Benaki et l’école des Beaux-Arts.



Les noms

Plus de 160 artistes ont été invités. Leurs thèmes sont surtout l’identité, les valeurs, les migrations. Les noms n’ont été révélés que ce week-end. Très peu de noms connus du grand public. On y trouve à côté de chorégraphes légendaires comme Anna Halprin (96 ans) et Israël Galvan (flamenco) et du réalisateur letton Jonas Mekas (94 ans), beaucoup de jeunes des quatre coins du globe. Mais aussi, le grand conceptuel allemand Hans Haacke, l’excellent Ecossais Douglas Gordon, l’espagnol Daniel Garcia Andujar. Beaucoup de femmes, beaucoup de performeuses comme la Guatémaltèque Regina José Galindo, la seule Belge, d’origine nigériane Otobong Nkanga qu’on voit pour l’instant à Contour à Malines et au Belgian Art Prize à Bozar et la Sud-Africaine Tracey Rose. On retrouve le Congolais de Lubumbashi Sammy Baloji récemment exposé au Wiels. A côté de la belle dessinatrice hyperréaliste Vija Celmins (78 ans) et de la Turque Nevin Aladag. L’artiste argentine Mata Minujin a imaginé un « Parthénon des livres, réplique grandeur nature du Parthénon et composé de 100000 livres.


Une histoire forte

La première Documenta en 1955 avait des dimensions modestes mais déjà une ambition forte : en présentant des œuvres considérées comme « dégénérées » du temps des nazis, son fondateur Arnold Bode, peintre et professeur d’art allemand, voulait réconcilier son pays avec l’art moderne. En 1968 s’invitent ainsi le pop-art et l’art interventionniste.

La tendance se confirme en 1972 avec l’artiste allemand Joseph Beuys, très engagé politiquement, qui va durablement marquer la Documenta, au propre comme au figuré : ses « 7 000 chênes », plantés à partir de 1982 dans Kassel, sont toujours là. Chacun se souvient de « sa » grande Documenta : les plus anciens parlent toujours de celle de 1972 dirigée par Harald Szeemann, les autres invoquent le triomphe de Jan Hoet en 1992 (600000 visiteurs). D’autres encore citent la première femme à en prendre la direction en 1997, la Française Catherine David en 1997, et le premier non-Européen à la faire, le Nigérian Okwui Enwezor, en 2002. En 2007, il y eut 750 000 visiteurs et Ai Weiwei était la vedette de l’expo en ayant invité mille Chinois à venir à Kassel ! En 2012, le gouvernail de directeur avait été confié à Carolyn Christov-Bakargiev.


--> La Documenta 14 se tient à Athènes du 8 avril au 16 juillet et à Kassel, du 10 juin au 17 septembre. www.documenta14.de