Arts et Expos

Le Musée du Docteur Guislain ne nous réserve que des surprises de qualité. C'est dire si le voyage s'y impose en toute saison. C'est dire si l'automne et l'hiver n'y seront point tristes, quand bien même l'évaluation proposée met-elle en scène toutes les calamités humaines, le terme opérant de «douleur» les résumant et les rassemblant en un vocable lourd de sens pour chacun de nous.

Inutile de démontrer que le nouveau thème aux cimaises cadre de près avec le contenu permanent d'un musée largement consacré à cette douleur psychique de l'être, que l'on tient trop souvent et à tort pour une douleur de second plan. La voici opportunément confrontée à sa soeur jumelle, la peine physique, laquelle contrarie tant nos allées et venues à travers le monde. L'équipe de réalisation des accrochages gantois a le talent de nous monter des expositions attrayantes autant qu'instructives, la quête du savoir n'y contrariant jamais celle du plaisir visuel.

La preuve en est faite une fois de plus grâce à l'habile dosage initié entre documents scientifiques, objets de référence médicale et oeuvres d'art aux origines éclectiques. Reprenant en somme la subtile idée de «dialogue» suscitée hier, à Louvain-la-Neuve, par l'audacieux Ignace Vandevivere, le musée des Frères de la Charité de Gand donne au public l'occasion et le bonheur de se promener à sa guise entre les époques, les genres et les facondes créatives. D'où la dynamique d'un parcours qui réunit sereinement l'utile, la prise de conscience et l'agrément.

Douleur mais encore

Plus de 50 collections en provenance aussi bien de Belgique que de France, d'Italie, de Grande-Bretagne, des Pays-Bas ou de Russie, ainsi que de musées internationaux de la médecine, concourent à faire de ce florilège de détresses une sorte d'antidouleur bien nécessaire en notre époque de doutes et d'angoisses qui tuent. La douleur n'est certes pas drôle !

Aussi le parcours démarre-t-il sur une prothèse articulée, référentielle de tant de vies diminuées, qu'avoisinent des petites peintures de Tim Brown évoquant naïvement la solitude ou, plus dramatiques encore, deux portraits signés Jean Rustin, l'admirable peintre de l'irrépressible déchéance de l'être. Toute l'exposition est ensuite frappée du même sceau de la diversité tonique, art ancien, art contemporain et art brut s'y donnant une main complice, sans surenchère. Une heureuse façon d'aborder sans détours insignifiants la complexité même de cette douleur qui nous dépasse et, souvent, nous mortifie.

En 1808, Louis Sommé publiait une «Dissertation sur la douleur» et, plus tard, Paul Valéry écrivait: «La peau humaine sépare le monde en deux espaces. Côté couleur, côté douleur.» Et voici qui donne à réfléchir sur le pouvoir des mots et des images! Amputation et rage de dents, guérison du possédé, maladie imaginaire ou automutilation, électrochocs, trépanation et flagellation, migraine, douleurs de l'enfantement... Goya, Hogarth, Ensor, Rops, Heckel, anonymes et autres, Musée Spitzner, De Cordier, De Bruyckere, Delvoye, Muyle, Toscani, Wuilbeaux, photos d'Elke Boon... Tout est dans tout dans cette évocation des douleurs qui nous environnent depuis toujours, auxquelles nous réagissons comme nous pouvons ou comme l'on nous y aide.

La maladie et les malades, la médecine, ses moyens et ses progrès, l'art, les artistes et le talent des hommes à codifier maux et peine comme ils peuvent. La douleur, un prix à payer pour la vie.

Museum Dr Guislain, J. Guislainstraat 43, Gand. Jusqu'au 30 avril, mardi à vendredi, 9 à 17h; week-end, 13 à 17h. Beau catalogue trilingue. Infos : 09.216.35.95 et Webwww.museumdrguislain.be

© La Libre Belgique 2005