Arts et Expos

Si le roi d’Angleterre, Charles Ier, est mort en 1649, décapité, il avait amassé en vingt ans, une fabuleuse collection d’art des plus grands artistes de son temps.

Dispersée à sa mort, la voilà miraculeusement réunie à nouveau à la Royal Academy, avec de nombreux prêts des collections de la Reine. A ne pas manquer.

Le 30 janvier 1649 à 2 h de l’après-midi, le roi d’Angleterre, Charles Ier (1600-1649) était décapité dans son immense palais de Whitehall. Les partisans d’Olivier Cromwell au Parlement l’avaient condamné pour haute trahison, entre autres pour son autoritarisme et ses accointances supposées avec les catholiques. Avant de mourir, il put sans doute, une dernière fois, admirer dans les salles de son palais, sa collection d’art, la plus belle jamais rassemblée en Angleterre, une de plus fastueuse de son temps. Si son règne fut décrié, sa passion pour l’art en fait un Médicis du Nord.

Dès le lendemain de sa mort, le Parlement vendit à l’encan pour rembourser les lourdes dettes laissées par le Roi, les 1500 pièces de sa collection dont des Léonard de Vinci (le saint Jean-Baptiste aujourd’hui au Louvre et le Salvator Mundi qui vient d’être racheté par un Prince saoudien pour 450 millions de dollars), des Raphaël, des Titien, Rembrandt, Rubens, Mantegna, etc. et bien sûr, les magnifiques van Dyck, le peintre surdoué qui fut son portraitiste officiel.

© Her Majesty Queen Elisabeth II

Un parlementaire et colonel acheta pour pas cher la Vénus du Pardo du Titien, rachetée ensuite par Mazarin pour terminer au Louvre. Pour rembourser ses dettes à des particuliers, on paya le plombier avec « Le déluge » de Jacobo Bassano et un vitrier, avec « L’éducation de l’amour » du Corrège.

Après un intermède républicain de 11 ans, Charles II, fils de Charles Ier, récupéra le trône en 1660 et tenta de racheter les oeuvres disséminées. Il ne put en retrouver qu’une partie, le reste faisant aujourd’hui la gloire du Louvre, du Prado, jusqu’au Getty qui a de magnifiques Van Dyck et la Frick Collection qui possède une rare grisaille de Bruegel l’ancien, prêtée à l’expo.

Les plus grands

Pour la première fois, cette fabuleuse collection est largement reconstituée (même si avec 150 tableaux et sculptures, on n’a encore que 10% de celle-ci) à la Royal Academy pour une extraordinaire exposition. Elle est unique aussi par l’importance (80 pièces) des oeuvres prêtées par les collections de la Reine.

On retrouve à la Royal Academy des marbres antiques (dont la splendide Aphrodite accroupie), des miniatures et dessins, des tapisseries géantes, les dessins pour fresques de Mantegna. Mais ce sont les tableaux qui d’abord impressionnent.

Le grand portrait de Charles V calmant son chien et le Souper d’Emmaüs, deux chefs d’oeuvres du Titien, les portraits d’Erasme et Pieter Gillis de Quentin Metsys, de nombreux Hans Holbein, des peintures du Tintoret, de Dosso Dossi, Bronzino, un très beau Bassano (le voyage de Jacob), l’érotisme raffiné du Corrège et de Véronèse, mais aussi Velazquez (portrait de Phliippe IV), Lucas Cranach, Joos van Cleve, Albert Dürer, Jan Gossaert (un grand Adam et Eve), un splendide Rembrandt (le portrait de la mère du peintre). On retrouve les tableaux commandés par la reine, Henriette Marie: ceux de Guido Reni, d’Allori, et surtout d’Orazio Gentileschi et sa fille Artemisia qu’elle avait réussi à faire venir à Londres.

Mais il y a bien sûr, Rubens, qui écrivait en 1625, du futur Charles Ier: « Monsieur le prince de Galles est le prince le plus amateur de peinture qui soit au monde ». Il retrouva Charles Ier en 1629, quand il fut envoyé à Londres comme ambassadeur pour préparer la paix avec l’Espagne et que le Roi lui commanda le plafond du Banqueting house. Parmi les Rubens de l’expo, un grand Saint Georges terrassant le dragon.

Et puis, il y a Antoon van Dyck (Anthony disent les Anglais), star de cette exposition avec ses énormes portraits de la famille royale ou ceux du Roi à cheval.

© National Gallery Washington

Chefs d’oeuvre de van Dyck

Le peintre était né à Anvers en 1599, septième enfant d’un riche drapier et marchand de soie. Il était vite apparu qu’il était un enfant prodige. Entré à 18 ans dans l’atelier de Rubens, il y devint très vite son second, qualifié de son "meilleur disciple". Les tableaux où van Dyck intervenait étaient vendus plus chers que lorsque d’autres disciples y travaillaient.

Vite, il se rendit à Londres où il excella dans ses portraits des grands de l’époque. A 32 ans, il s’expatriait définitivement à Londres où il fut au service du Roi comme « peintre principal en ordinaire de sa majesté », titre créé pour lui et assorti d’une forte pension et d’une grande demeure. La qualité de ses oeuvres relégua d’emblée dans l’ombre, le peintre précédent de la Cour, le Flamand Daniel Mytens. Van Eyck avait déjà montré comme il savait rendre la psychologie des sujets. Il savait exprimer l’intelligence grande et roublarde du comte d’Arundel, grand collectionneur. Il peignait avec fougue, rejetant la manie des détails qu’avait encore Holbein pour s’intéresser -déjà moderne- à l’essentiel: le regard, les mains, ce que les vêtements et les bijoux disent de celui ou celle qui les porte.

Il est meurt jeune (42 ans) à Londres, riche et célèbre, et est enterré à la cathédrale Saint-Paul, comme le "grand" qu’il rêvait d’être. L’exposition est un festival van Dyck. A commencer par son magnifique autoportrait devant un tournesol géant symbolisant le Roi. Il a su rendre l’étrange mélancolie du long visage ingrat du Roi avec sa barbichette bien soignée et ses boucles d’oreilles. Un Roi qui aimait être représenté comme un « sage » alors que son peuple grondait.

Il faut admirer comment van Dyck rend la grande fantaisie des vêtements. Un triple portrait du Roi, de face et sous ses deux profils était destiné à Le Bernin afin que le sculpteur fit un buste de Charles Ier, buste hélas disparu. Charles Ir à la chasse est un chef d’oeuvre venu du Louvre. Les portraits de famille sont tout aussi réussis avec la Reine Henriette Marie, jeune française catholique, fille du Roi de france Henri IV et de Marie de Médicis, que Charles épousa en 1625 quand elle n’avait que 15 ans. Il faut admirer ses robes de satin bleu ou rose. Les Anglais ne l’aimaient et disaient que van Dyck avait peint sa bouche de manière floue pour ne pas montrer ses dents qui pointaient vers l’avant « comme des fusils sortant d’une forteresse », disait-on.

A côté de la Reine, les six enfants jouant parfois avec un petit singe ou un grand chien. Le Roi gardait aussi d’autres tableaux de van Dyck, exposés à la Royal Academy, comme le portrait dénudé de la maîtresse du peintre, Margaret Lemon, et un rare tableau mythologique avec Cupidon et Psyché endormie.

© National Gallery Washington

La collection de Mantoue

La passion de Charles Ier pour les arts remontait à sa jeunesse. Il avait côtoyé de grands collectionneurs comme Thomas Howard, le comte d’Arundel et George Villiers, duc de Buckingham. Mais surtout, à 23 ans il fit un séjour à la Cour d’Espagne de Philippe IV pour demander la main de sa fille, l’infante. Le mariage ne se fit pas car les Anglais refusèrent que leur Roi se marie à une catholique. L'affaire entraîna une guerre ! Mais le futur Roi d’Angleterre avait vu chez les Habsbourg qu’une collection très importante donne à son propriétaire une aura de grand Roi. Collectionner l’art et faire réaliser son portrait par les plus grands peintres était une manière de consolider son pouvoir.

Il revint en Angleterre avec des cadeaux de Philipe IV dont la Vénus du Pardo du Titien. II se mit à collectionner les œuvres et eut la chance de pouvoir acquérir l’immense collection de la maison de Gonzague à Mantoue.

Un adage latin dit « Ars longa, vita brevis ». La vie de Charles Ier fut courte et son destin, tragique. ll ne fut pas aimé par son peuple mais par contre ses tableaux influencèrent toutes les collections et le goût anglais. Revoir sa collection aujourd’hui, très bien scénographiée, est un moment rare.

« Charles Ier, Roi et collectionneur », à la Royal Academy de Londres, jusqu’au 15 avril