Arts et Expos La Kredietbank, il y a trente ans, était prête à agir. Mais les contacts n’ont pas osé aller jusqu’au bout.

Cela fait 81 ans qu’a disparu de la face visible de la Terre et de la cathédrale de Gand le panneau des "Juges intègres", la dernière pièce manquante du célèbre retable des frères Van Eyck "l’Adoration de l’Agneau mystique" qui avait été subtilisée à Saint-Bavon dans la nuit du 10 au 11 avril 1934. Une fameuse énigme policière et sociétale flamande qui remue nos compatriotes du Nord depuis lors. Une incroyable saga aussi à côté de laquelle les romans de Dan Brown sont de la "flotjesbier" car, depuis 1934, on pense à tort ou à raison que d’importantes personnalités flamandes ont pu jouer un rôle lors de certains épisodes. Aussi chaque nouvel élément provoque-t-il un "buzz" médiatique.

Une révélation bien tardive

Le dernier en date remonte à quelques heures : au "Journaal" de la VRT, un ancien membre du comité de direction de la Kredietbank, sentant venir sa fin prochaine, a tenu à soulager sa conscience en révélant que voici 30 ans son institution avait peut-être été à deux doigts de faire réapparaître le tableau volé…

Par l’intermédiaire d’un avocat, le "patron" de l’époque de la KB Jan Huyghebaert (qui fut aussi un important mandataire du CVP anversois) et son comité de direction avaient été approchés afin que, en échange de 20 millions de francs belges, les "Juges intègres" réintègrent leur chapelle… Ancien haut cadre de la KB, Jan Bosselaers, aujourd’hui âgé de 93 ans, a expliqué que son institution avait longuement étudié toutes les retombées d’une telle opération - il ne fallait pas que la banque se retrouve devant la Justice pour recel ! - mais surtout qu’on n’avait pas été très loin d’une solution. Pourtant la famille qui possédait alors le panneau aurait pris peur et se serait ravisée. Intéressant : si Jan Huyghebaert refuse toute interview, il n’en a pas moins confirmé les propos de son ex-collègue "dans les grandes lignes".

Du coup, voilà qu’une hypothèse développée l’an dernier par l’historien Paul De Ridder (qui fut aussi mandataire politique de la N-VA à Bruxelles) reprend des couleurs. A la fin de l’hiver de 2014, il avait expliqué que le constitutionnaliste flamand Robert Senelle lui avait dit que le panneau volé était en la possession d’une célèbre famille gantoise qui n’osait le remettre par peur d’un scandale. Le Pr De Ridder, pour protéger l’enquête et mû par un souci déontologique, n’avait pas cité de nom.

On ne prête qu’aux riches…

Mais comme cela faisait aussi des années qu’on parlait d’une possible participation de la famille d’August De Schryver, éminent homme d’Etat chrétien-démocrate, moult fois ministre entre 1935 et 1960, bien des regards se tournèrent vers la sienne. Sans résultat toujours car la Justice gantoise a procédé depuis lors à l’audition de membres de cette illustre famille sans que ça ne débouche sur un résultat concret. En attendant, les hypothèses les plus folles ont rebondi. Comme celle selon laquelle les leaders du Parti catholique avaient voulu que, par les rançons, on puisse redresser des institutions financières qui comme la Bank-Unie avaient sombré dans la tourmente des années trente. "Se non e vero, e bene trovato"…

Du côté des instances ecclésiales gantoises, on n’agite pas le bourdon pour autant car ce genre d’hypothèses circule depuis belle lurette sans qu’on ait jamais percé le moindre mystère…


Une question lancinante : où se trouve le panneau manquant?

11 avril 1934. Cette nuit-là, des mains impies dérobent deux panneaux du retable de l’Agneau mystique, œuvre majeure des frères Van Eyck installée à Saint-Bavon depuis 702 ans. Dans les semaines qui suivent, les autorités reçoivent pas moins de 13 demandes de rançon.

29 mai 1934. La police retrouve le panneau consacré à saint Jean-Baptiste dans une consigne à bagages de la Gare du Nord à Bruxelles. Mais pas de piste pour identifier les auteurs.

25 novembre 1934. Sur son lit de mort, Arsène Goedertier, un agent de change et sacristain de Wetteren, avoue être le voleur de l’Agneau mystique mais la Camarde l’emmène avant qu’il ait eu le temps de préciser où se trouvait le panneau manquant. Régulièrement des lieux le concernant seront fouillés. Toujours en vain, comme en 2002 à Wetteren…

1938. Le ministre Dierckx est contacté pour verser une rançon de 500 000 francs belges contre le tableau. Mais si l’évêché de Gand y est favorable, le Premier ministre de l’époque Paul-Henri Spaak s’y oppose "car on n’est quand même pas en Amérique"… Moult autres offres surgiront encore par la suite, avec aussi des révélations bien tardives dont celle qui vient de resurgir.

Depuis lors, les hypothèses les plus incroyables de sa cachette fleurissent jusqu’à l’idée (folle) que le panneau se trouve dans le tombeau d’Albert Ier. Le Palais n’a jamais voulu l’ouvrir…