Arts et Expos

Visa pour l’Image, le festival international du photojournalisme, bat son plein à Perpignan. Comme nous l’avions annoncé, durant cette semaine "pro" ce ne sont pas moins de 25 reportages de haut vol qui sont exposés à travers la ville. Mais au-delà des expositions et (mythiques) soirées de projections, chaque année le monde des professionnels retient son souffle à l’attente des Visas d’or, ces prix qui vous désignent comme de l’élite du journalisme.

À La Libre, nous sommes fiers d’apprendre que le jury a choisi "à l’unanimité" d’attribuer le Visa d’or de l’Information Numérique franceinfo à nos collaborateurs, la journaliste Valentine Van Vyve et le photographe Olivier Papegnies du collectif Huma, pour "Koglweogo. Miroir d’une faillite d’Etat" (webdesign: Valérie Moncomble) publié sur LaLibre.be. Nous nous sommes tournés vers les lauréats pour recueillir leurs impressions et en savoir plus sur les coulisses de leur projet.

Comment décide-t-on un jour d’entreprendre un reportage sur ces Koglweogo dont peu de gens connaissaient l’existence ?

Olivier Papegnies : C’est venu par hasard. Je n’avais aucune idée de ce problème des groupes d’auto-défense au Burkina Faso jusqu’au jour où un ami burkinabé m’en a parlé. Il m’a dit son inquiétude pour la démocratie dans son pays ; il m’a dit les travers et le danger de cette pseudo justice expéditive. En fait, il m’a convaincu d’entreprendre un travail sur ce sujet.

Comment s’organise-t-on pour produire un tel reportage ?

Valentine Van Vyve : Je pense qu’on ne s’est pas tout de suite rendu compte de l’ampleur de la tâche ! Olivier a émis l’idée et j’ai embrayé. Pendant plusieurs mois, nous avons préparé le terrain : pris des contacts, lu, rencontré. Mais la vérité du papier n’est pas celle du terrain ! Sur place, nous avons dû nous adapter, changer d’interlocuteurs, recommencer la mise en confiance et construire, petit à petit, un réseau fiable.

Est-on sûr à l’avance que l’on va rentabiliser son investissement ?

O P : Non bien sûr, mais de nos jours on ne peut plus se permettre de partir sur de telles productions sans s’assurer un minimum à l’avance. Pour ce reportage, nous avons sollicité et obtenu une bourse du "Fonds pour le Journalisme". Cela ne s’est pas fait sans mal, car peu de gens croyaient à ce sujet, mais, finalement, avec cette bourse on est parti une première fois.

Va VV : Pour pouvoir poursuivre le sujet et repartir, nous avons mené une campagne de financement participatif. Si nous avons pu réaliser le produit qui nous permet aujourd’hui de recevoir ce prix, c’est grâce à ces 70 personnes qui y ont contribué financièrement. C’est évident que la recherche de fonds prend un temps conséquent et une énergie folle.

Aviez-vous pensé directement à une publication numérique ? Par quels médias avez-vous été commandités ? Rien que La Libre ?

Va VV : En fait, le sujet n’a pas été commandité par La Libre. En tant que journalistes indépendants, collaborateurs de La Libre, nous fonctionnons par projet, pour lesquels nous cherchons ensuite des partenaires afin d’en garantir l’atterrissage médiatique. La Libre a accepté de nous soutenir dans cette démarche en nous donnant de l’espace dans les pages du quotidien et sur son site. Ce projet a été pensé dès le départ comme un alliage de textes et de photos. Nous les voulions complémentaires, imbriqués, se répondant, s’appuyant, se renforçant. Le traitement sonore est arrivé plus tard dans la réflexion…

La presse numérique vous semble -t-elle l’avenir inévitable de la presse papier pour ce type de reportages au long cours ?

O P: C’est une question difficile. Je suis un fan de la presse papier. Je pense que la presse numérique est une autre voie que la presse papier. L’avantage c’est qu’elle donne beaucoup de place pour développer les sujets. Mais papier et numérique sont encore complémentaires.

Vous étiez à deux - une journaliste, un photographe - sur ce reportage, mais avez-vous travaillé ensemble sur place ?

O P: Oui, on est parti deux fois quinze jours et on a vraiment travaillé à deux tant sur le terrain qu’en postproduction. Chacun sa partition : Valentine, le texte, mais aussi quelques vidéos et moi je me suis vraiment consacré à l’image. L’avantage de ce type de duo, c’est que chacun peut se consacrer à fond à ce qu’il a à faire. En tant que photographe, je trouve que pour ce type de sujet, c’est vraiment bien de travailler avec un rédacteur.

Et comment la journaliste voit-elle le travail du photographe ?

Va VV: Ce qui m’épate, en travaillant avec Olivier, c’est sa capacité à vivre - et donc à rendre compte de - ce qui se passe en étant lui-même au cœur de l’action. Il n’est jamais en retrait. Cela donne un tel sentiment de proximité avec les sujets que l’on a l’impression, en tant que lecteur, d’y être. […] Tout se passe très vite et l’histoire ne se répète jamais à l’identique. Si on n’a pas déclenché, la chance est passée. Cette réactivité-là m’impressionne beaucoup.

Une photo esthétique et qui raconte une histoire sert le sujet, lui offre une porte d’entrée, le sublime. C’est un travail journalistique à part entière, et non l’illustration d’un papier.

On voit dans les images des hommes punis physiquement pour leurs méfaits ? Une telle situation n’est-elle pas particulièrement difficile à photographier ?

O P: Effectivement on ressent un grand sentiment de malaise dans ce genre de situation. J’assume le fait que j’étais là pour documenter ce qui se passe au sein des Koglweogo, même si la situation m’a évidemment heurté. On ne peut pas décider de faire un reportage sur des groupes d’autodéfenses, qui n’hésitent pas à punir par la torture et l’humiliation, en ne le montrant pas. On savait ou on mettait les pieds.

Comment cela s’est-il passé au Burkina ? Suffit-il de se présenter en disant "Bonjour, je voudrais réaliser un reportage sur vos activités ?" Y avait-il des intermédiaires ?

Va VV : Non. La plus grande difficulté était probablement celle-là : être introduits au sein des groupes Koglweogo. On n’utilise pas toujours des "fixers" lors de grands reportages. Mais dans ce cas-ci, il était essentiel de bien s’entourer. Ils connaissent les mentalités, les susceptibilités, les réticences. Ils nous ont ouvert des portes avec tact là où on aurait peut-être naturellement essayé de les forcer ! On n’arrive pas au QG d’un groupe en disant que ce qu’ils font nous intéresse. C’est la garantie de se fermer toutes les portes.

Plus spécifiquement à ce sujet-ci, il a fallu d’abord comprendre ces codes, le fonctionnement des relations, les rapports de forces, l’imbrication du pouvoir traditionnel et des groupes d’autodéfense et ensuite respecter cette manière très hiérarchisée d’interagir. Il était aussi important de saisir l’organisation sociale, le tissu ethnique et confessionnel, les croyances et l’importance de la magie noire. Cela nous a pris énormément de temps, des journées entières, à rencontrer les chefs traditionnels et les leaders du mouvement, à expliquer ce que l’on venait faire, avec quel objectif. Ces longues heures de palabres sous les arbres ont finalement permis de gagner la confiance d’un premier groupe. Une fois cette porte entrebâillée, les autres ont été plus simple à ouvrir.

Que représente ce Visa d’or pour vous ?

Va VV : C’est une magnifique reconnaissance du travail accompli et, manifestement, de sa qualité. Être reconnu par ses pairs, d’autant plus lorsque le jury se compose de tels médias, est une grande fierté et donne envie de continuer à s’accrocher pour que l’enquête et le reportage de long cours gardent une place dans les médias et, plus particulièrement, dans la presse quotidienne.


La photographe belge Virginie Nguyen du même collectif belge Huma qu’Olivier Papegnies a reçu le "coup de cœur de l’ANI", l’Association nationale des iconographes, pour son travail "Gaza, The Aftermath".


Cliquez ici pour découvrir le reportage "Koglweogo : Miroir d’une faillite d’Etat"