Arts et Expos

reportage

A Bruxelles, le long de ruelles usées par le temps, se trouvent encore d’anciens lieux industriels, des friches à l’architecture superbe. Parmi elles, une "moutarderie nationale", comme elle s’affiche en façade, datant de la fin du XIXesiècle, avec ses colonnes de métal, ses escaliers en colimaçon et ses plafonds en voussettes de briques. Après avoir abrité la moutarde, le lieu accueillit un atelier de peinture pour voitures et toutes les fenêtres furent alors occultées, faisant de l’endroit un bunker protégé.

C’est là, sur 4 000m2, qu’Anne-Marie et Roland Gillion-Crowet ont installé leur nouveau bijou: un lieu d’exception pour exposer les œuvres d’art contemporain chinois mais aussi belge qu’ils ont acquises ces dernières années avec une passion jamais démentie. Un exemple parfait de ces collectionneurs belges passionnés d’art actuel et qui détiennent des trésors insoupçonnés. Pendant trois ans, ils ont restauré la moutarderie, redressé et refait les murs en briques anciennes et repeint tout en blanc pour en faire un cadre superbe, pur, respectant les volumes de l’ancienne usine, et qui met en valeur les grands tableaux qu’ils possèdent.

Le couple avait fait la Une de l’actualité il y a deux ans, quand ils cédèrent en dation (en paiement de droits de succession) leur grande collection Art Nouveau au musée des Beaux-Arts de Bruxelles. Le couple n’allait cependant pas arrêter de collectionner et, dans un virage à 180 degrés, s’est tourné vers l’art contemporain chinois.

Anne-Marie Crowet est née dans le monde de l’art, comme d’autres dans la potion magique. Son père, Pierre Crowet, était un grand ami de Magritte et l’artiste rencontra Anne-Marie en 1955 et la peignit plusieurs fois, faisant d’elle sa "fée ignorante", ignorante de sa beauté et du rôle qu’elle va jouer dans son œuvre, sa "lumière noire". Pierre Crowet ne fut pas que le soutien fidèle de Magritte ; il fut un mécène, le président de la commission sculpture du musée des Beaux-Arts, le président de la jeune peinture belge et de la Fondation Magritte. Dans leur bel appartement bruxellois donnant sur l’abbaye de la Cambre, on admire tous ces Magritte, souvent peints spécialement pour Anne-Marie Crowet. Ce duplex fut longtemps décoré en Art Nouveau, mais le couple a largement tourné la page et opté pour le contemporain, refaisant leur appartement avec l’architecte Marc Corbiau. Les murs blancs et sobres sont maintenant ornés de Louise Bourgeois, Gerhard Richter, de belles têtes de terre cuite Nok du Nigéria et d’ivoires africains.

Le déclic vers l’art chinois est arrivé lorsqu’en 2005 le Roi, pour une visite officielle en Chine, demanda au couple de l’accompagner. Ils voyageaient avec Willy Van den Bussche, alors directeur du musée d’art moderne d’Ostende (le PMMK). Pendant deux mois, ils ont préparé ce voyage en discutant avec deux grands marchands d’art contemporain chinois qui les ont initiés à cet art et les ont aidés ensuite à constituer leur collection: Ludovic Bois à Londres (la galerie "Chinese Contemporary") et la galerie Loft à Paris, également spécialisée dans la jeune création chinoise.

Des dinosaures rouges

Ils se sont rendus en Chine, une semaine déjà avant le Roi, pour rencontrer ces artistes. Ils furent emballés. "Je venais de me séparer de mon bébé, c’est-à-dire mes objets 1900, raconte Anne-Marie Crowet , et en voyant cet art chinois, j’ai foncé. J’y ai vu tant de force, de couleurs, de foi dans la peinture. Sortant de la révolution culturelle, ces artistes ont tant de dynamisme par rapport à un art actuel européen parfois un peu froid. Et nous avons acheté chaque fois des œuvres importantes, jamais sur base de la signature ou pour spéculer, mais par coups de cœur."

Dans l’entrée de la moutarderie, on découvre de grands dinosaures rouges de Sui Jian Guo. La première salle impressionne d’emblée, consacrée à Yue Minjun et son personnage toujours identique au sourire figé. Toute une chaîne de sculptures où ces hommes sont alignés et, sur le mur du fond, ils sont comme empilés sur un énorme tableau vertical. Un grand paysage complète cet ensemble. La pièce suivante expose trois grands tableaux du plus célèbre des peintres contemporains chinois, Zhang Xiaogang, qui peint des familles chinoises comme figées dans leur pose, avec chaque fois le petit fil rouge et les paillettes de verre dans les yeux. Impossible de citer les quelque 80 grandes œuvres contemporaines chinoises qu’on découvre sur les quatre niveaux de la moutarderie. Une belle place est accordée à Zhang Huan, avec, sur tout un mur, sa magnifique série de huit photos grand format, "Family tree" où le visage de l’artiste disparaît petit à petit sous les idéogrammes. Ou une autre série où son visage est englouti par l’encre noire. Ou encore, ce grand corps, devenu le battant d’une cloche bouddhiste géante, ou ce corps doré sur lequel sont accrochées des mains, dont celle de Roland Gillion lui-même.

Car le couple a eu l’occasion de rencontrer beaucoup de ces artistes. Anne-Marie Crowet-Gillion raconte ainsi comment Wang Guangyi fut fasciné quand il apprit qu’elle avait connu Magritte, son idole. Wang Guangyi qui détourne les codes de la révolution culturelle pour vanter de manière ironique la société de consommation a peint pour elle un tableau où il parle de Magritte et de la "lumière noire".

On retrouve aussi les grandes sculptures de Wang Du et les traces des performances de Ma Liuming, se promenant nu (une transgression en Chine) sur la grande muraille. "La Moutarderie" expose aussi des œuvres du peintre Zeng Fanzlie, star du marché, avec ses personnages recouverts de masques.

L’affection pour Thierry De Cordier

Un ensemble d’autant plus muséal qu’Anne-Marie et Roland Gillion-Crowet y ont ajouté des œuvres d’artistes contemporains non chinois. Ils ont une admiration, mêlée d’une véritable affection, pour Thierry De Cordier, le grand artiste longtemps installé en France mais revenu désormais à Ostende. Il expose à la Moutarderie trois œuvres qui forment un ensemble : un grand tableau noir qui laisse apparaître la trace d’un Christ en croix. En face, une œuvre toute récente acquise à la dernière Fiac à Paris, au nez et à la barbe de Claude Berri et exprimant la création. Un diptyque qui sera complété par un totem en bois, représentant un bout de la Croix.

A l’étage supérieur, on retrouve Wim Delvoye avec sa "rose des vents", sculpture spectaculaire qu’on a pu voir cet automne au Palais de Justice dans "Corpus delicti", et Jan Fabre avec "L’homme qui mesurait les nuages" ou le corps couvert de punaises et accroché au mur. Panamarenko est présent avec un homme tentant de s’envoler avec de grandes ailes. On découvre aussi des artistes étrangers comme Anthony Gormley avec son personnage recroquevillé sur un mur, un ensemble d’œuvres de Ray Charles et des vidéos de Tony Oursler.

"Certains ont besoin de musique pour vivre, explique Anne-Marie Gillion-Crowet, moi j’ai besoin de ces œuvres qui m’entourent. J’achète toujours en fonction d’un lieu où je pourrais placer l’œuvre et la contempler." Roland Gillion est issu d’une dynastie qui a fait fortune dans l’immobilier bruxellois. "Mon père était un homme fermé à l’art et c’est mon beau - père qui m’a initié", explique celui qui est l’actuel président du jury de la jeune peinture belge.

La collection est-elle une drogue ? "Oui, une maladie totale, s’exclame Anne-Marie Gillion-Crowet. S’il y a un jour sans quelque chose qui m’a fait vibrer, c’est un jour de perdu. Cela ne doit pas nécessairement coûter cher, je fais aussi les puces au Sablon et je ramène des petites choses. C’est la chasse qui m’importe et Roland a eu toujours l’intelligence de me laisser faire et de m’accompagner. Et notre fille Nathalie nous appuie dans nos choix."

"Ma mère me disait qu’il fallait avoir une passion, quelle qu’elle soit. Jeune, je me suis lancée dans le sport et je devins vite série A en tennis et en golf, j’ai eu un handicap de 4" (César a réalisé une compression avec toutes les coupes d’Anne-Marie Crowet !). "Elle fait tout à fond ou alors elle ne le fait pas", ajoute Roland Gillion.

La collectionnite est d’autant plus une drogue qu’Anne-Marie et Roland Gillion-Crowet ne se contentent pas de la Moutarderie. Au Maroc, à Marrakech et Taroudant, ils collectionnent des peintres du XIXesiècle sur "le rêve européen". Dans leur demeure de Gembloux, ils ont une collection de tableaux néo-classiques et d’autres contemporains. Et dans leur appartement bruxellois, ils ont rassemblé également un bel ensemble de parures ethniques, en particulier marocaines.

A la Moutarderie, le couple a installé une salle de cinéma pour projeter des classiques. La salle et ses alentours ont les murs couverts d’anciennes affiches de cinéma des années 50. "René Magritte s’enthousiasmait à me faire découvrir les films de Chaplin ou de Buster Keaton." Plusieurs endroits sont aménagés pour recevoir des amis. L’endroit ne sera pas ouvert au public. "C’est un lieu artistique, une maison pour recevoir des amis, pour soutenir les artistes. J’ai été élevée en voyant mon père organiser des expositions. Il m’a toujours appris qu’il fallait soutenir l’art."

Sur les murs, on découvre les œuvres si fines de Lin Tianmia qui a brodé une tête en utilisant ses propres cheveux comme fil. En bas, deux grands rochers métalliques de Zhang Wang, celui qui avait installé, dans le cadre de l’exposition Beaufort, une île artificielle au large du Zoute.

En sortant de ce lieu sans fenêtres ni lumière du jour, tout centré sur l’art qu’il expose, on retrouve les couleurs et les bruits de Bruxelles, sans jamais se douter que derrière ces façades aveugles, l’art du monde palpite parfois.