La paranoïa et la peur sont parmi nous

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Arts visuels Envoyé spécial à Maubeuge

La paranoïa semble s’installer parmi nous. Des dirigeants du globe en jouent pour attiser la peur de l’autre et pour développer des politiques sécuritaires. Les crises économiques, écologiques, nucléaires et autres jettent les gens dans le désarroi propice à la paranoïa. Le futur fait peur avec ses manipulations génétiques, ses cyborgs, la surveillance généralisée, la guerre dématérialisée, l’apocalypse possible dû aux hommes apprentis sorciers, comme le Japon l’expérimente.

Sur ce thème, une passionnante exposition s’est tenue à Créteil (festival Next), se tient encore, près de Mons, à Maubeuge, à l’espace Sculfort, jusqu’au 3 avril inclus (festival Via) et sera ensuite pour quatre mois, du 13 avril au 14 août, à Lille à l’ex-gare Saint Sauveur (où elle sera en libre accès. On y attend une grande affluence). On y trouve les travaux de vingt artistes (souvent de moins de 30 ans), venus des quatre coins du globe et qui expriment nos peurs comme notre fascination pour le futur en utilisant de manière virtuose, les nouvelles technologies et les installations interactives avec le public, parfois très poétiques, parfois politiques. C’est bien la fonction de l’art d’interroger notre monde et de proposer une vue singulière sur notre société, de remuer notre regard en le faisant rêver ou cauchemarder.

Dès l’entrée, le portique du Hollandais Marnix De Nijs fait un tabac, surtout chez les jeunes. On le traverse comme dans un aéroport et on y est photographié, l’image est alors immédiatement comparée avec une banque de données de quelque 200 visages d’hommes et de femmes recherchés (criminels, déviants, etc.). La machine relie, sur base des données de son visage, celui qui traverse le portique avec un des visages criminels et vous dénonce en ajoutant un texte explicatif. Une idée terrifiante de ce qui pourrait nous attendre. L’auteur s’est expliqué dans "Libération" : "L’époque est schizo, les gouvernements contrôlent de plus en plus le réseau, chacun s’exhibe sur Facebook. Toutes ces informations personnelles (santé, transaction, navigation ) seront un jour interconnectées. Des algorithmes seront capables de traquer les anormalités, de repérer ceux qui n’auraient pas le comportement qui sied dans une société de contrôle."

Le Canadien Adam Brandjes donne aussi froid dans le dos avec ses "Genpets", des êtres "vivants" artificiels qui ont du sang, des os, des muscles, une peau organique et qui saignent ou meurent si on les maltraite. Le Brésilien Edouardo Kac est allé plus loin encore en hybridant un morceau de son propre ADN avec celui d’un pétunia, créant ainsi une "plantanimal" (qu’on montre) qui possède dans ses gènes un peu de l’ADN de l’artiste. Plusieurs installations sont directement politiques comme celles de l’Allemand Harun Farocki, un des artistes les plus connus de l’expo. Il montre dos à dos, deux installations vidéo basées sur la réalité des armées américaines. D’un côté, il a filmé comment les troupes s’entraînent dans l’Arizona avant de partir en Afghanistan ou en Irak : un vrai jeu vidéo de la mort où ils peuvent simuler le paysage exact de la guerre où ils iront. Et, de l’autre côté, il présente le traitement posttraumatique d’un soldat par une psychologue. Il a vu son camarade tué devant lui et grâce à des images virtuelles, la psy lui fait rejouer la scène mortelle jusqu’à ce que le soldat s’écroule. Terrifiant.

Tout aussi politique (et ludique à la fois) est le jeu vidéo géant du Français Martin Le Chevallier. Il s’agit de pointer le maximum de délits dans une ville virtuelle : jeter un papier, passer en dehors des passages cloutés etc. Celui qui gagne est celui qui a le mieux pratiqué la délation !

Les Japonais sont nombreux à l’expo et leurs œuvres prennent une résonance toute particulière depuis le tremblement de terre. Ils proposaient déjà des travaux axés sur le déséquilibre et la catastrophe. Ryoichi Kurokawa a une superbe installation de trois vidéos basée sur des images de guerre de Daniel Demoustier, des images qu’il liquéfie, désagrège lentement dans une chorégraphie visuelle mortifère et sublime. Autre moment superbe, l’installation du compositeur, vidéaste et chorégraphe Hiroaki Umeda. Il projette sur les murs et les sols des myriades de points blancs qui semblent glisser et fuir, faisant perdre pied au spectateur comme dans un tremblement de terre.

Cette exposition mêle art et technologie, musique et arts visuels, réflexion politique et effet esthétique. Un art hybride, de croisement, en plein développement, même s’il ne trouve pas toujours les lieux adéquats dans nos musées. Mais cet art est de plus en plus reconnu comme en témoigne le prix Arco (la grande foire d’art contemporain de Madrid) attribué à un des projets montrés à l’expo "Paranoïa", celui de la Brésilienne Anaisa Franco. Si on place son œil à un certain endroit devant une grande sphère, on le voit s’y refléter, démultiplié. On se regarde voir, mille fois ! Dans un autre travail, elle a construit une bouche qui pleure et qui mord si vous y placez votre doigt.

A l’entrée aussi, l’Allemand Niklas Roy a placé un projet ludique. Il en avait assez que les passants en rue, regardent par la fenêtre de son atelier. Il a donc imaginé un petit rideau qui se déplace devant les yeux du "voyeur". Les visiteurs ne peuvent donc jamais voir ce qui se passe derrière la vitre. Le Belge Felix Luque Sanchez a construit un objet mystérieux, comme tombé d’une autre planète, un dodécaèdre géant et lisse qui émet des sons et des lumières. Et il place cet objet dans les lieux les plus incongrus.

Bien sûr, il y a dans une telle expo des ambiguïtés. On utilise ainsi les possibilités formidables des nouvelles technologies pour mieux montrer les risques possibles de leurs usages ! Une installation toute simple du Français Antoine Schmitt est ainsi inquiétante qui produit sur un écran, des textes créés à partir de, et en fonction de votre passage, comme si la machine vous voyait et vous parlait. Un groupe d’artistes Japonais (encore) a produit une machine qui crée de la musique et des lumières à volonté sans intervention de l’homme. On a ainsi une création "artistique" indépendante de toute action humaine.

Parfois la beauté naît de presque rien. Le Français Bertrand Lamarche projette une lumière sur une plaque métallique qui bouge lentement sous la force d’un électroaimant et le reflet sur un écran forme de jolies figures mouvantes et arachnéennes. Le Belge Frederik De Wilde a placé, dans quatre aquariums, des étonnants poissons aveugles d’Amazonie qui communiquent entre eux par des ondes que des systèmes placés dans l’eau captent et transforment en sons et lumières.

Terminons ce parcours par l’inquiétant monolithe de Gregory Chatonsky, sorte de monument à la fin de la presse. En entrant, on ne voit qu’un bloc noir, mais en plaçant son oreille sur la surface, on entend dire les commentaires des internautes sur le site Internet de Libération. Et, hélas, sur ces sites, ce sont souvent les mêmes mots qui reviennent : tensions, insultes, amalgames, affirmations gratuites, exprimant notre lien de plus en plus paranoïaque au monde.

"Paranoïa", à Maubeuge espace Sculfort jusqu’au dimanche 3 avril et ensuite, à la gare Saint-Sauveur de Lille, bd Jean Baptiste Lebas, entre le 13 avril et le 14 août, du mercredi au dimanche de 12h à 19h.

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