Arts et Expos

Envoyé spécial à Paris Claude Berri a eu deux passions dans sa vie: le cinéma et l’art moderne et contemporain. Il fut le cinéaste génial du "Vieil homme et l’enfant", de "Manon des sources", "Jean de Florette", "Tchao Pantin", "Germinal" et de tant d’autres, le producteur avisé d’"Astérix et Obelix", de "Bienvenue chez les Ch’tis" et de "La graine et le mulet". Il fut aussi acteur dans d’innombrables films. Dans "Astérix et Cléopâtre", il s’était fait un auto-clin d’œil en jouant le rôle du portraitiste de la reine qui s’exclame: " Oh, ma reine, l’art contemporain, je n’y comprends rien".

Une coquetterie bien sûr, car Claude Berri est un des plus grands collectionneurs d’art au monde et il fait ses choix, ses reventes comme ses achats, avec un "feeling" et un goût parfait. Son énorme collection est répartie entre son appartement de la rue de Lille, sur la rive gauche à Paris, et sa maison dans le Lubéron.

Très affecté ces dernières années par le suicide de son ex-épouse et par celui de son fils, Julien Rassam, il subit une forte dépression et, plus récemment, une attaque cérébrale. Il en parle ouvertement et a évoqué avec beaucoup de vérité et de sensibilité ces éléments personnels dans son "Autoportrait" publié chez Léo Scheer en 2003, un livre plein de passions et de rencontres.

A l’occasion de l’ouverture de l’exposition consacrée à la grande artiste belge Berlinde De Bruyckere dans "L’espace Claude Berri" ouvert l’an dernier à Paris (lire en page 19), nous avons eu la chance rare de visiter la collection de Claude Berri et de rencontrer le collectionneur.

Bien sûr, à 74 ans et marquépar la vie, il n’aime plus la foule, les groupes et les interviews. Il parle très lentement mais sa passion pour l’art reste intacte et brûlante et son œil est toujours aussi vif comme son goût pour la découverte d’artistes nouveaux. Il s’est enflammé ces dernières années pour les artistes indiens et, en particulier pour Subodh Gupta, qu’il découvrit à Paris et à Lille. Il s’est fait "souffler" par François Pinault, "Very hungry god", le grand crâne en vaisselle de Gupta, qui a longtemps trôné devant le palazzo Grassi à Venise, mais il s’est bien rattrapé depuis lors. Claude Berri a aussi découvert ces dernières années, le travail de Tacita Dean et en particulier celui sur les arbres, une autre passion de Claude Berri. L’an dernier, il s’est rendu deux fois à Gand pour l’exposition de Paul McCarthy dont il admire (et achète) les grands dessins où il retrouve la fougue de Picasso. A juste titre, il admire aussi le travail de Tatiana Trouvé qui vient d’être exposée à Beaubourg. Son âge et sa mauvaise santé ne l’empêchent pas de courir toujours les foires d’art. Avant la Fiac, il était il y a quelques jours à Londres pour "Frieze" et est tout heureux d’y avoir acheté une grande sculpture de Juan Munoz qui manquait jusqu’ici à sa collection.

En entrant dans son appartement, on débouche rapidement sur le bureau de Claude Berri et son salon. Aux murs, 6 tableaux majeurs de Robert Ryman. Des monochromes blancs en apparence, mais tous différents, par leur texture, leur pâte, par les reflets qu’y donne la lumière. Pour Claude Berri, Ryman fut la grande révélation, et sa peinture reste sa fidèle consolation. Il s’en est expliqué dans son "Autoportrait": " Pour moi, Robert Ryman est le plus grand peintre vivant, avec Lucian Freud qui lui est figuratif. Ryman me donne à voir et à méditer. Je ne suis pas un exégète, c’est l’émotion que j’éprouve en regardant une œuvre qui me la fait aimer. Ce que j’aime dans la peinture abstraite, c’est que je n’y vois jamais la même chose, et, contrairement à la figuration, je peux la mémoriser. Combien de fois, j’ai entendu parler de la "peinture blanche" en parlant de Ryman, combien j’ai été irrité à une représentation de la pièce "Art" de Yasmina Reza, en entendant les rires gras du public se gaussant de ce tableau blanc. [] La peinture de Ryman est certainement celle qui vit le plus avec la lumière. Le soir, je laisse seulement des éclairages indirects. Aux visiteurs qui me demandent d’allumer les rampes installées au plafond, je réponds: "Ils dorment, revenez demain quand il fera jour"."

"Je les connais tous par cœur. Bien sûr, il y a la prédominance du blanc, mais tous sont différents. Ryman était musicien avant d’être peintre. L’un d’eux a été peint en cadence, on sent les notes de musique. La toile du dernier est rose, très en matière, à travers le blanc transperce par endroits la couleur du fond. Un autre est plus radical, il est totalement blanc, mais il n’a pas peint les côtés de la toile, un autre est légèrement coquille d’œuf. Ryman est un peintre qui peint, tout simplement, sa recherche est uniquement basée sur les nuances qu’offre la peinture. Comme Monet, mais sans les nénuphars. Pour lui, la peinture compte plus que le sujet, il cherche à atteindre la peinture pure, comme Ad Reinhardt, comme Rothko, ce sont des peintres obsessionnels."

Le soleil entre largement dans son salon, et jette sur les Ryman des ombres mouvantes, créant de formes abstraites et vivantes. "J’ai eu de la chance dans le cinéma, cela m’a permis d’acheter ces œuvres, nous dit-il. Elles me maintiennent en vie, elles me tiennent en éveil." Et il montre à nouveau comment, à chaque instant, la lumière fait changer ses Ryman. Robert Ryman lui a fait récemment don de sa palette en la dédicaçant: "A Nathalie et à Claude" (Nathalie Rheims, l’écrivaine, est la compagne de Claude Berri). Il a placé cette palette sur un mur.

Dans son bureau, les Ryman côtoient un grand tableau noir d’Ad Reinhardt, des Picasso, une magnifique série de dessins de Michaux réalisés sous la mescaline. Claude Berri a une des plus belles collections des encres et des dessins sous mescaline de notre compatriote. Il ne voudra jamais vendre ses Michaux, répète-t-il. A côté, des dessins de Giacometti et d’Artaud. Plus loin, quatre gouaches de Tanguy et au plafond, un grand chandelier en allumettes, bois et métal de l’artiste indien Hema Upadhyay. Mais il faut aussi évoquer le mobilier de Diego Giacometti, la table et le bureau de Charlotte Perriand (la complice du Corbusier), les meubles années 30, les objets d’art africain, une vanité ancienne. Claude Berri est un collectionneur compulsif, car, si on s’arrête d’abord à ses œuvres contemporaines, il ne faut pas oublier sa passion pour la photo (on y reviendra), pour les meubles années 30 (Charlotte Perriand, Jean Prouvé, Pierre Chareau, Serge Mouille) et pour les arts premiers. Claude Berri est assis dans son salon, feuilletant le nouveau livre consacré à Berlinde De Bruyckere. Il l’a découverte en visitant, en octobre2007, son bel atelier de Gand, situé près du port. Il fut subjugué: "Son œuvre est intemporelle, nous dit-il, et elle ne ressemble à rien de connu." Il a acheté plusieurs œuvres très importantes comme la Piéta et l’armoire avec les arbres qu’on découvre à l’espace Claude Berri (lire notre article en page19).Claude Berri avoue une passion (une de plus) pour des artistes belges comme Thierry De Cordier dont il suit de très près le travail et dont il possède plusieurs œuvres. On découvre dans son salon un grand tableau noir avec une Croix du Christ presque totalement estompée par le noir envahissant. Plus loin, dans l’appartement, on retrouve d’autres dessins et peintures de l’artiste aujourd’hui établi à Ostende. Claude Berri est aussi admiratif de Wim Delvoye dont il possède plusieurs œuvres dont un cochon tatoué qu’il expose dans une pièce de l’appartement, posé sur une table de Charlotte Perriand, à côté d’une sculpture d’Arp. Dans son "Autoportrait", Claude Berri raconte comment, avant d’acheter une œuvre, il aime "la regarder, la renifler, l’admirer".

Même s’il fut très proche du grand galeriste new yorkais Leo Castelli, il a toujours fait ses choix, seul. En fonction du "beau"? "La beauté, c’est comme l’amour, nous dit-il. On sait ce que c’est mais on ne peut pas le définir."

Dans son salon, on admire aussi une installation de Boltanski avec 3 portraits anciens d’enfants et 96 ampoules vertes. Sur une table, un grand buste ("Lothar II") de Giacometti et au plafond, un mobile de Calder.

Il avoue laisser les modes (Jeff Koons, Damien Hirst, etc.) à Charles Saatchi, le grand collectionneur anglais "Le temps me donnera certainement tort, dit-il avec ironie, mais je cours toujours après un beau dessin mescalinien de Michaux, de Giacometti ou une peinture aux doigts de Louis Soutter", l’artiste suisse d’art brut qui fut enfermé dans un hôpital psychiatrique et qui est -encore!- une passion de Claude Berri.

Dans sa chambre à coucher, quatre tableaux de Morandi font face au lit. "Au réveil, vivre avec Morandi est un bonheur que je ne partage avec personne" écrivait-il. "C’est une peinture qui apaise, a-t-il expliqué dans une interview à 'Beaux-Arts’, elle est physique mais aussi métaphysique comme celle de De Chirico à une certaine époque. Quand je regarde ces cruches, ces bouteilles qu’il peignait inlassablement tout au long de sa vie, j’ai l’impression d’être à l’intérieur de son œuvre. L’art change la vie. Il a changé la mienne au point de prendre le pas sur le cinéma. Aujourd’hui, j’ai l’impression d’être plus doué pour l’art que pour le cinéma. Ce qui m’intéresse dans l’art, c’est d’apprendre."

Après un cambriolage sans conséquences, il a réalisé "que je ne pourrais pas vivre sans la peinture, sans la regarder à la lumière du jour, à la lumière électrique, à toute heure, par tous temps". Sous ses Morandi, il a placé un magnifique masque Fang et un guerrier Dogon.

En visitant l’appartement de Claude Berri, on voit défiler toute l’histoire récente de l’art. Dans une pièce, il y a trois grands Jeff Wall dans leurs caissons lumineux, un grand dessin de Kentridge (une caméra, clin d’œil à l’autre vie de Claude Berri), un Manzoni, des Orozco, un grand Kounellis, des sculptures, peintures et une grande céramique très rare de Fontana, une série de Pierre Huyghe, etc., mêlés à ces meubles années 30 qu’il aime tant.

Dans une pièce, on découvre empilés, les somptueux "restes" de sa collection de photos entamée après une rencontre avec la veuve de Brassaï et dont il a revendu l’essentiel (123 tirages) en novembre2005, chez Christie’s, pour 2,9millions d’euros. Mais il lui reste "les trois pommes" de Steichen ("son Cézanne", dit Claude Berri), des rayogrammes de Man Ray, des graffitis de Brassai, des grandes photos de poupées érotiques d’Hans Bellmer, des Becher, des Sugimoto, des autoportraits déguisés de Claude Cahun et des Molinier. Bref, des "restes" sublimes.

Claude Berri a commencé à collectionner l’art au début des années 70. Il avait bien gagné sa vie avec "Le vieil homme et l’enfant" et il acheta une gouache de Magritte pour 50000dollars qu’il garda 15 ans. Il se passionna ensuite pour Tamara de Lempocka, puis pour Dubuffet dont il garde de nombreuses œuvres dans sa maison du Lubéron, avant de découvrir Ryman. Que ressent Claude Berri à vivre ainsi entouré de tant de chefs-d’œuvre? "Je ne peux pas tous les voir tant j’en ai. Aujourd’hui se pose le problème de l’espace", nous dit-il mélancolique. Et que va devenir cette collection le jour où il ne sera plus là? "C’est un vrai problème", se contente-t-il de répondre en soupirant En attendant, il aime faire partager ses coups de cœur. En 1990, il avait déjà ouvert, à côté de son appartement, le "Renn espace" où il organisa de nombreuses expositions marquantes consacrées à Ryman, Buren, Klein, etc. Il a revendu entretemps le lieu à Karl Lagerfelfd et l’an dernier, il a ouvert à côté du centre Pompidou, un joli "espace Claude Berri", mi-centre d’art, mi-galerie, aménagé par Jean Nouvel et où il propose des artistes qu’il aime: Gilles Barbier, les Indiens et, aujourd’hui, Berlinde De Bruyckere. Il reconnaît bien volontiers "qu’il joue un rôle inhabituel dans le monde de l’art, appelez-le folie si vous voulez".

Il se replonge dans le livre sur Berlinde De Bruyckere. Il ne sait pas s’il assistera au vernissage. Il aime tant rester avec ses Ryman et voir la lumière du jour finissant jouer avec les blancs.