La peinture à l’huile à la chaîne

Claude Lorent Publié le - Mis à jour le

Arts et Expos

La nouvelle exposition de l’artiste originaire de Bourg-Léopold est centrée sur le développement d’un projet à partir duquel il pose la question qui, finalement, semble traverser l’entièreté de sa démarche dont le polymorphisme ne manque pas de surprendre, d’autant plus qu’il s’engage continuellement dans des voies plus sociales, pédagogiques, voire politiques qu’artistiques. La question de Jef Geys (1934) serait : qu’est-ce qu’une œuvre d’art ? Avec quelques sous-questions sur l’original et la copie, sur l’originalité, sur ce qui la constitue, sur sa matérialité, sur la qualité "d’art". Pour tenter d’y répondre, il investigue de tous côtés, dresse des listes, des inventaires, il répertorie aussi bien quantité de photographies que des éléments botaniques ainsi qu’il l’a fait dans le pavillon belge de la Biennale de Venise en 2009 ce qui a laissé pantois plus d’un visiteur non averti de ce type de travail. Il faut probablement être belge pour se lancer artistiquement dans une telle entreprise vis-à-vis de laquelle on s’interroge sur la finalité, sur le degré de dérision, sur l’impertinence calculée, sur l’ambiguïté d’interprétations, autant que sur la méthode d’investigation employée. Celle-ci, purement conceptuelle dans la mesure où avant d’être une pratique elle est interrogation et recherche constantes, rend en soi et d’emblée la question posée sans réponse possible. Par contre, en multipliant les approches, Jef Geys montre que toutes les pistes possibles et imaginables peuvent servir son projet de questionnement continu basé sur des constats puisés dans tous les domaines qui ramènent à l’image et, si possible, à l’image dite artistique. En conclusion, la question subsiste, tout peut-il être art, et l’on ne perdra pas de vue qu’elle s’adresse, comme un boomerang, à la démarche elle-même de l’artiste ! Est-ce de l’art ou une étude sur l’art ?

Complexe ? A voir, c’est aussi en fin de compte un processus très simple !

Malgré ses participations à la Biennale de Sao Paulo (1991), à la Documenta de Kassel (2002), à la Biennale de Venise (2009), des expos dans les musées en Flandre, des œuvres dans les collections muséales, un soutien fervent de quelques galeries, l’artiste reste méconnu du public, même en Belgique. Presque un paradoxe pour lui dont le travail porte souvent sur ce qui est destiné à la masse et qui s’intéresse à des productions considérées - à juste titre ! - comme mineures ! L’équivalence artistique est un leurre, toute peinture ou sculpture ou n’est pas art, loin s’en faut ! Mais est-ce bien ce qu’il nous dit ?

Bien que l’exposition foisonnante soit caviardée de quelques réalisations qui corroborent le propos principal, tels des plans de voitures, des copies de peintures officielles exposées à la Maison-Blanche à Washington, une méthode de dessin, une absence de hiérarchie à travers les noms d’artistes célèbres et inventés la colonne vertébrale est une histoire assez incroyable qui traite de la production de peintures et d’encadrements.

L’aventure commence en 1928 à Bourg-Léopold, où un certain Martin Douven, marchand ambulant, se met à la peinture en soirée, et bientôt il troquera les textiles initiaux contre ses propres peintures qu’il écoule dans un porte-à-porte productif. Vu le succès, il initie ses six enfants à la peinture à la chaîne (chacun peint une partie du tableau) de manière à en produire un maximum par jour. Rapidement, il enjolive le tout d’un bel encadrement (c’est plus cher) qu’il produira aussi lui-même. Le personnel s’étoffe, et une soixantaine de personnes produisent plus ou moins 6 000 peintures par semaine, tableaux qui s’écoulent un peu partout dans le monde comme le montre la carte des drapeaux dressée par l’artiste. L’entreprise ne cesse de se développer jusqu’en 1973 (décès du père) avant d’être vendue en 1975 et finalement abandonnée en Europe en 1977 au profit de l’Amérique du Nord.

Le lien ? L’artiste est né dans la même commune, a fréquenté la famille et a suivi cette pratique qui soulève évidemment toutes les interrogations sur l’identité et le statut de ces réalisations (des peintures, des gravures, des Gobelins) qui inondent les boutiques de la planète et ornent les murs de millions de ménages ! On disait art ?

Claude Lorent

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