Arts et Expos

De tous temps les artistes ont acquis à leur cause les moyens et les instruments neufs de leur époque de manière à faire évoluer la création dans le sens de l’histoire des progrès techniques et technologiques. Dès ses premiers travaux à la fin des années septante, l’artiste autrichien Peter Kogler (1959, vit à Vienne) s’est emparé de l’outil phare de son temps, l’ordinateur. Et ne l’a pas quitté puisque ses œuvres récentes sont réalisées sur écran à l’aide de logiciels plus ou moins sophistiqués. L’ère numérique est indéniablement celle du XXIe siècle et il est intéressant de voir comment l’art en fait un instrument de création. La révolution technologique numérique est-elle aussi une révolution artistique au-delà du simple fait de disposer d’un nouvel outil de plus en plus sophistiqué aux possibilités exponentielles ? A ce stade, la question reste posée car il conviendrait pour cela de dépasser les limites des applications et d’aboutir à un langage fondamentalement innovant.

Chambouler la perception

En entrant dans l’exposition on est littéralement happé par l’environnement graphique qui redéfinit totalement, du sol aux murs, l’espace architectural. Au départ de la trame d’un filet, image artistique récurrente, Peter Kogler, par logiciel interposé, a déformé la rigidité du motif, l’a inscrit dans l’espace en 3D et a intégré le mouvement linéaire par vagues, creux, courbes et autres déformations graphiques. Dans cet environnement total qui perturbe notre perception habituelle du lieu et chamboule les lois de la perspective, le visiteur est déstabilisé au point parfois de perdre pied et d’avoir l’impression d’évoluer dans l’espace. Dans ce sens, l’intervention est pleinement réussie car elle bouleverse non seulement notre vision mais notre sens de l’équilibre, voire même nos notions d’orientation. Dans cet espace à la fois bien réel et virtuel par l’intervention graphique, l’artiste a disposé des tableaux sérigraphiés ainsi que quelques sculptures (meubles ?) impeccablement découpées au laser. Des applications post-warholiennes et formalistes.

L’homme technologique

Dans un espace pratiquement clos, Peter Kogler projette au sol et sur les murs des images mouvantes au graphisme géométrique plus ou moins complexe qui englobent le visiteur qui peut se sentir déséquilibré pour peu qu’il suive le mouvement. Une forme d’expression cinétique environnementale en variations des œuvres des pionniers en la matière.

La particularité des deux interventions dans lesquelles chacun est immergé est finalement de faire évoluer l’être humain au centre de ces réalisations et par là de poser la question de sa place, de son attitude, de son rôle, de son devenir, dans l’envahissement numérique qui ne cesse de progresser, de nous cerner, de nous influencer, voire de nous redéfinir en mutants technologiques. Et ce n’est pas un hasard si, des portraits aux collages, des sculptures aux compositions graphiques, la structure humaine est régulièrement impliquée. Le numérique poserait-il question ?Claude Lorent

Peter Kogler, "Next". ING Art Center, 6, place Royale, 1000 Bruxelles. Jusqu’au 19 juin. Du mardi au dimanche de 11h à 18h. Infos : www.ing.be