Arts et Expos

C’est une grande maquette de 4 mètres sur 4 qui occupera, à Paris, le centre du pavillon de l’Arsenal, haut lieu de la réflexion architecturale et urbanistique, à partir du 4 novembre et jusqu’au 8 décembre. Une maquette d’un Bruxelles bien réel où on peut reconnaître nombre de bâtiments populaires ou au contraire détestés ; mais aussi un Bruxelles rêvé, subjectif. Imaginé par l’architecte Cédric Libert, accompagné d’un livre et d’une série de débats, ce projet est une autre réflexion sur la ville. Il a choisi cent projets architecturaux, anciens, actuels ou futurs, existant ou détruits mais tous emblématiques d’un certain Bruxelles : le Palais de justice, le Cinquantenaire, la Maison du peuple de Victor Horta, le pavillon du Bonheur temporaire de V+ (en bacs de bière pour les 50 ans de l’Expo 58), le Théâtre national, le siège rond de Glaverbel à la chaussée de La Hulpe, la Jonction Nord-Midi de Luc Deleu, etc.

Ces bâtiments sont disposés sans respecter leur emplacement ancien ou actuel, créant de nouveaux rapports les uns avec les autres.

Il s’agit, explique Cédric Libert qui avait déjà présenté sa maquette à la Biennale de design d’Istanbul, d’être attentif au vide entre les architectures construites, à l’espace entre les volumes agencés, parce qu’il révèle l’existence de rapports inédits entre les éléments, et, d’autre part, d’explorer l’idée que chacun construit son expérience personnelle de la ville, une cartographie sensible, propre et unique, voire une mythologie interne.”

Par ce projet, Cédric Libert veut montrer qu’une ville est un mille-feuilles, une série de strates successives, un palimpseste de bâtiments, d’espaces, racontant chaque fois une partie de son histoire. “La question de l’architecture n’est pas un rapport esthétique, mais un rapport à l’ordre des lieux, à leur idéologie. Chaque époque a produit des bâtiments qui reflètent son rapport au monde. La difficulté est de comprendre cette complexité.”

Léopold II et Jacques Mercier

Le dernier véritable urbaniste qui ait changé la ville fut Léopold II. Les cent bâtiments choisis racontent une autre histoire de la ville. Par exemple, le terminal Sabena de Maxime Brunfaut, construit en 1954 à côté de la Gare centrale. “ C’était génial. On y déposait ses bagages, faisait son check in et on descendait prendre le train pour Zaventem. C’est exactement ce que fait aujourd’hui Hong-Kong avec son nouvel aéroport. Il y avait là un beau rapport à la modernité.”

Autre exemple, la tour Martini à la place Rogier qui fut détruite pour la tour Dexia. On y trouvait des bistrots, le Théâtre national et, au sommet, le “Martini bar”. Jacques Mercier se souvient d’y avoir fait ses premières interviews : “En regardant Bruxelles par la baie vitrée, les jeunes journalistes que nous étions avions le sentiment qu’une ère nouvelle s’ouvrait à nous. Cette tour correspondait sans doute à une période d’adolescence. Personnellement, elle est intimement liée à ma découverte de la ville, à une époque où le modernisme se traduisait dans la musique mais aussi dans l’architecture.”

On retrouve aussi la sculpture monumentale de Moeschal à l’entrée de l’autoroute de la mer, la Mémé de Lucien Kroll à l’UCL, le siège de la KBC qualifié de “pastiche”, “coupant le lien historique entre Molembeek et le canal”, le bâtiment Philips, place de la Monnaie, régulièrement cité comme le bâtiment le plus détesté des Bruxellois, l’ellipse de Braem pour le rectorat de l’ULB, le banc rond de Lucile Soufflet, ou le “colosse” qu’est le Palais de justice, le plus grand bâtiment du monde à sa construction : 389000 m3 de brique et 59000 m3 de pierre de France.


Penser la complexité

Que faire alors de la ville ? Que garder, que détruire ? “ Le débat n’est même pas vraiment lancé, estime Cédric Libert. Une ville se transforme, ne reste pas sous cloche. On voit comme on détruit toujours, parfois sans vergogne. Il y a toujours eu deux lignes : la construction de la ville par le tracé ou, alors, l’identification de la ville pratiquée et partagée par ses habitants. Les deux visions participent de la ville, la font, construisent sa complexité au sens de ce qu’en dit Edgard Morin. Il faut apprendre à penser cette complexité. Au XXe siècle, il y a eu l’idée de l’homme nouveau, le modernisme du Corbusier ou de Braem : classer, organiser. Et d’autre part, la pensée de Gilles Deleuze, postmoderne, qui cherche les mélanges, les singularités, la complexité. Morin aide à faire dialoguer les deux.

Cédric Libert fut frappé par cette phrase un peu mystérieuse de l’architecte japonais Hideyuki Nokoyama : “ L’architecture, ce n’est pas dessiner des bâtiments, c’est diviser le monde en deux : les grands espaces et les petits espaces.” Et l’architecte parle de la “terrifiante beauté” de la ville : “Les aléas de l’histoire, ses épisodes successifs, ont fourni tantôt une vision totalisante tantôt des revendications localement émergentes. C’est de l’assemblage de toutes ces couches historiques et morphologiques qu’est issue la ville que nous connaissons aujourd’hui. Elle est également le produit d’une série de décisions antagonistes, voire contradictoires, et c’est probablement là que réside sa terrifiante beauté.

Or Cédric Libert ne propose rien : “ Le temps aujourd’hui est suspendu car les idéologies sont mortes (modernisme, postmodernisme). L’Europe vieillit, l’équilibre général du monde se modifie. Il est intéressant de relancer le débat dans ce moment de temps suspendu.”

“(Un)city, (Un)real state of the (Un)known”, pavillon de l’Arsenal; Paris, du 4 novembre au 8 décembre.