Arts et Expos La révélation des Malevich, Kandinsky, etc., sera visible à Gand, puis dans un nouveau musée qui s’ouvrira à Jette.

Vendredi prochain, le 20 octobre, sera inaugurée au musée des Beaux-Arts de Gand, la nouvelle présentation des riches collections permanentes. On y découvrira, entre autres, un ensemble très rarement vu d’œuvres de l’avant-garde russe (Malevich, Kandinsky, Alexandra Exter, El Lissitzky, Natalia Goncharova, Popova, Rodchenko, Tatlin, etc.). Une trentaine d’œuvres prêtées par la Fondation Dieleghem créée par le collectionneur russe Igor Toporovski.

© fondation Dieleghem

La directrice du musée, Catherine de Zegher, ne s’en tiendra pas là. Connaissant bien l’art moderne russe et ayant dirigé une Biennale d’art contemporain à Moscou, elle montrera l’essentiel de cette collection privée dans une autre exposition, programmée au musée de Gand pour la fin 2018, avec en plus, des prêts possibles de grands musées européens.

Ce sera, dit-elle, une tentative de réécriture de l’art de l’avant-garde russe. Notre vision en a été souvent biaisée, estime-t-elle, par un point de vue trop occidental qui a, par exemple, oblitéré la dimension spirituelle de ces œuvres.

Igor Toporovski et son épouse ont surtout le projet de présenter

© fondation Dieleghem
collection qui compte plusieurs centaines d’œuvres du modernisme russe, de 1900 à 1925, dans un nouveau musée privé de 1 200 mètres carrés consacrés à cela, qu’ils vont construire à Jette, à Bruxelles, dans le château de Dieleghem (le pavillon de chasse de l’ancienne abbaye de Dieleghem) qu’ils rénovent avec son parc de 2 hectares. Ils ont pour cela l’appui du bourgmestre de Jette, Hervé Doyen. L’architecte de la rénovation est Serge Roose et les jardins sont aménagés par Benoît Fondu. Ouverture prévue en 2020.

Origine de la collection

Mais qui est ce collectionneur ? Et d’où vient cette collection qui depuis son apparition il y a une dizaine d’années, suscite bien des questions ?

Nous avons visité sa maison au cœur de Bruxelles, aménagée par son épouse en demeure Art nouveau. Aux murs du salon et de la salle à manger, de nombreux tableaux : des Kandinsky de la meilleure période, des Malevich de 1914 et 1920. Aussi, des têtes en bois de Malevich, peintes et posées sur des supports carré, rond et hexagonal. Et encore des tableaux d’Alexandra Exter, un beau triptyque de Natalia Gontcharova, un Larionov, un tableau architechtonique de Liubov Popova, une "dame de pique" d’Olga Rozanova, deux beaux tableaux d’Alexei Jawlensky, etc.

Chaque fois qu’une collection vient de Russie, elle suscite chez plusieurs experts des interrogations sur la provenance exacte de ces œuvres voire sur l’authenticité de certaines. Et les jeux politiques au Kremlin peuvent ajouter à la confusion.

© fondation Dieleghem

Proche de Gorbatchev

Igor Toporovski affirme pouvoir justifier chaque œuvre, avec l’historique des achats, même si les pedigrees complets des œuvres de l’avant-garde russe manquent souvent pour cet art ballotté par les révolutions en Russie. "S’il y a des questions scientifiques qui se posent, je peux répondre et indiquer toutes les provenances avec mes experts." Igor Toporovski a 51 ans et a suivi les cours d’histoire et histoire de l’art à l’université de Moscou et, en particulier, l’histoire du modernisme russe, jusqu’en 1988. Quand l’URSS entame ses bouleversements, il est un des jeunes conseillers de Gorbatchev et prépare pour lui des dossiers sur ses visites en Europe occidentale. Il continue sous Eltsine et vient alors souvent à Bruxelles, au siège de l’Union européenne et de l’Otan. Diplomate de l’ombre, il a même travaillé, dit-il, avec Jacques Delors.

Mais les changements en Russie et l’arrivée de Poutine le mettent sur le côté, car il est en désaccord profond avec les nouveaux dirigeants et il choisit de déménager en 2006 à Bruxelles avec sa famille et sa collection, pour y continuer une profession de conseil.

Mais d’où vint alors cette collection ? Une première source, explique-t-il, est familiale. Son épouse, Olga, spécialiste de l’histoire espagnole, est une descendante de la famille Pevsner. Son arrière grand-père était le cousin des deux frères célèbres dans l’histoire de l’art moderne : Antoine Pevsner (1884-1962) était un peintre et sculpteur constructiviste russe et son frère qui prit le pseudonyme de Naum Gabo (1890-1977) et fut architecte et peintre. Tous deux fuirent l’URSS de Staline.

Mais avant cela, ils acquirent ou échangèrent des œuvres avec des artistes dont Kandinsky avant que celui-ci ne parte en Allemagne, au Bauhaus, au moment où Staline interdisait toute forme d’art abstrait.

Collection Costakis

Une seconde source provient du père d’Olga qui était un ami et collaborateur un moment, de George Costakis, le Grec autodidacte (il commença comme chauffeur à l’ambassade grecque à Moscou) qui constitua une de plus riches collections de l’avant-garde russe qu’il put acquérir pour pas cher car cet art avait été banni par Staline. Une partie de la collection est aujourd’hui à la galerie Tretiakov de Moscou et l’autre partie au musée de Thessalonique en Grèce.

Enfin, explique toujours Igor Toporovski, une troisième source de sa collection a été ses propres achats.

A la révolution de 1917, le gouvernement avait créé 36 musées d’art en province. Mais en 1937, Staline voulut détruire cet art de l’avant-garde et ces œuvres échouèrent dans les réserves de ces musées. A la chute de l’empire soviétique, beaucoup de ces œuvres sont sorties des caves et mises en vente pour pas cher, personne ne s’y intéressant vraiment. Igor Toporovski découvrit par exemple à Odessa une collection d’Alexandra Exter et d’autres œuvres provenant de la collection Orbelli qui dirigea l’Ermitage.

"Mon objectif, explique-t-il, était de constituer une collection de cette riche avant-garde russe qui fut tuée deux fois : par Staline d’abord et, ensuite, lors de la chute de l’URSS. Il reste des lacunes énormes autour de cette saga de l’art et mon objectif est d’aider à les étudier. Mon épouse et moi, avons cédé toute notre collection à la Fondation Dieleghem, présidée par le bourgmestre de Jette Hervé Doyen, et qui est à la base de ce futur musée qui aura une exposition permanente, des expositions temporaires et des missions scientifiques d’études. Afin de récrire l’histoire du modernisme en Russie qui est mal connue à cause de tous les événements qui ont secoué le pays au XXe siècle." A partir du 20 octobre, on peut découvrir cet ensemble de la Fondation Dieleghem dans le cadre de la nouvelle présentation des collections du musée des Beaux-Arts de Gand.