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C’est le croisement de deux enthousiasmes. Charles le Téméraire (1433-1477) reste très populaire comme en atteste l’engouement qu’à connu la récente exposition à Bruges consacrée à ce duc de Bourgogne et aux fastes de sa cour. Plus de 175 000 visiteurs ! Face à lui, Luc Smolderen, qui fit une brillante carrière de diplomate (il fut ambassadeur à Paris) qu’il cumula avec d’incessantes recherches historiques qui culminent aujourd’hui avec la publication d’un lourd et savant volume sur "la médaille en Belgique, des origines à nos jours" (lire ci-dessous). Mais l’homme est aussi un fin connaisseur de la saga que fut le transfert du corps du Téméraire à Bruges et qu’il a reconstitué comme une enquête policière.

Les visiteurs de Bruges connaissent bien le beau tombeau du Téméraire dans le chœur de la chapelle Notre-Dame, à côté de celui de sa fille Marie de Bourgogne. Victor Hugo en parlait déjà : "Le tombeau de Charles le Téméraire et celui de sa fille Marie de Bourgogne sont là, dans une chapelle. Deux monuments en airain doré et en pierre de touche. La pierre de touche ressemble au plus beau marbre noir, avec quelque chose de plus souple à l’œil et de plus harmonieux. Chaque tombeau a sa statue couchée qui paraît toute d’or, et sur les autres faces des blasons, des figures et des arabesques sans nombre. La tombe de la duchesse Marie est du XVe siècle, celle de Charles est du XVIe. Le corps du duc fut transporté de Nancy à Bruges par Charles-Quint, cet empereur prudent, fils de Jeanne la Folle et petit-neveu de Charles le Téméraire (sic). Rien de plus magnifique que ces deux tombes, celle de Marie surtout. Ce sont d’énormes bijoux. Les blasons sont en émail. Aux pieds du duc il y a un lion, aux pieds de Marie deux chiens dont l’un semble gronder de ce qu’on approche sa maîtresse. C’est une chose surprenante, aux quatre faces du monument, que cette forêt d’arabesques d’or sur fond noir avec des anges pour oiseaux et des blasons pour fruits et pour fleurs. "

Mais avant d’en arriver là, quelle histoire ! Charles le Téméraire, Karel de Stout (le fier) dit-on en néerlandais, ce qui est déjà moins péjoratif, avait d’énormes ambitions européennes mais il échoua finalement aux portes de Nancy. Il n’avait pas d’héritier mâle et l’alliance de sa fille avec les Habsbourg sonna en définitive, le glas du duché de Bourgogne. Le 5 janvier 1477, Charles le Téméraire était battu par les Confédérés dont les troupes étaient bien plus nombreuses que les siennes. Il tenta de s’enfuir mais, tombé de cheval quelques centaines de mètres plus loin, il fut tué incognito. L’eut-on reconnu qu’on l’eut épargné car il eut été un otage dont la rançon aurait été colossale.

Ce ne fut que le surlendemain que le corps nu (les détrousseurs de cadavres étaient passés par là) et à moitié dévoré par les loups, fut retrouvé sur les bords de l’étang glacé de Saint-Jean. Il avait reçu un coup de hallebarde à la tête qui l’avait entaillé "par-dessus l’oreille jusqu’aux dents", un coup de pique dans les cuisses et un autre dans la région lombaire. C’est un petit page italien de la famille Colonna qui le connaissait très bien, qui l’identifia grâce, dit-on, à ses longs ongles et à d’anciennes cicatrices.

A l’encontre de tous les usages et au lieu d’accéder aux demandes des proches de leur restituer le corps du défunt, le duc René II de Lorraine, le vainqueur de la bataille de Nancy, garda le corps comme un trophée de guerre, le fit embaumer et organisa des funérailles solennelles à la cathédrale Saint-Georges pour marquer sa victoire. La veuve du Téméraire, Maguerite d’York, offrit cent mille nobles d’or (monnaies anglaises) pour récupérer le corps et l’enterrer à la chartreuse de Champmol près de Dijon, où étaient les tombeaux des ducs de Bourgogne, mais le duc René répondit qu’il ne vendait pas les cadavres. A la place, il fit construire un monument funéraire avec un gisant pour rappeler sa victoire sur les Bourguignons.

C’est près de 80 ans après la bataille de Nancy, en 1550, que Charles-Quint, arrière-petit fils du Téméraire, demanda la restitution de ses restes. Et comme alors, la co-régente du duché de Lorraine, Christine de Danemark, était sa propre nièce, il reçut satisfaction même si Christine demanda qu’il n’y eût pas de pompe vengeresse pour célébrer ce retour. Mais quand on ouvrit les tombes, on découvrit des ossements pêle-mêle en très mauvais état et quasi impossibles à identifier. Certains pensent que le squelette transféré à Bruges fut celui de Jean de Rubempré, seigneur de Bièvres et compagnon d’armes du Téméraire. La bière avec les restes présumés du Duc, arrivèrent le 24 septembre 1550 à Luxembourg dans la chapelle des Cordeliers où ils restèrent près de 3 ans. Ce n’est qu’alors que le corps arriva à Bruges où la décision fut prise de l’enterrer à côté du tombeau de sa fille, Marie de Bourgogne, à l’église Notre-Dame pour laquelle Marie avait une dévotion particulière.

Le tombeau de Marie de Bourgogne avait été achevé en 1502 déjà, mais on décida de faire de celui de Charles, son jumeau. en le commandant au jeune sculpteur anversois Jacques Jonghelinck (1530-1606). Réalisé 80 ans après la mort du Téméraire, le visage sculpté du gisant fut inspiré, dit-on, par le célèbre portrait par van der Weyden (notre photo) : visage rondelet, bouche lippue, menton saillant, épaisse chevelure noire. Luc Smolderen insiste sur les conditions dramatiques de fabrication de ces deux tombeaux : la dorure au feu sur bronze qui est le joyau de ces tombes, se fixait par le mercure qui en s’évaporant pénètre dans la peau ou par les voies respiratoires, provoquant des stomatites avec déchaussements et pertes des dents, des troubles digestifs, des anémies et cachexies, des accidents nerveux pouvant entraîner la paralysie ou la mort. Le "doreur" de la tombe de Marie de Bourgogne fut paralysé comme plusieurs de ses ouvriers. Et Jonghelinck reçut un dédommagement pour une longue indisposition due aux vapeurs mercurielles.

Les restes du Téméraire ne furent par pour autant en paix, car en 1793, les révolutionnaires français avaient banni tout signe rappelant la féodalité. Et les chanoines de l’église enlevèrent précipitamment les gisants et les corps. La tombe de Marie de Bourgogne fut profanée. Et plus personne n’est bien sûr que lors de la restitution des tombeaux en 1810 sous Napoléon, des restes du Téméraire étaient encore là. Mais peu importe, il nous reste la magnificence des monuments.