Arts et Expos

C’est comme un miracle. La Villa Empain, chef-d’œuvre Art deco de l’architecte Michel Polak, était menacée de disparaître au début des années 2000, passant de mains en mains, au risque d’être démantelée. Par bonheur, elle fut classée en 2007 et rachetée un an auparavant par la Fondation Boghossian, riche famille d’origine arménienne (passée par la Syrie et le Liban) qui voulait en faire un "centre d’art et de dialogue entre les cultures d’Orient et d’Occident". Le fer de lance du projet est Jean Boghossian, aidé par le dynamisme sans faille de Diane Hennebert, directrice de la Fondation.

Le résultat est là, ouvert au grand public à partir de vendredi. La Villa est ressuscitée ! La maison du 67 avenue Roosevelt à Bruxelles justifie pleinement d’être appelée la plus belle maison Art deco de Bruxelles, après le palais Stoclet bien sûr. L’ouverture donne lieu à une grande exposition de prestige "Itinéraires de l’élégance entre l’Orient et l’Occident", qui se veut un manifeste de ces liens culturels entre Orient et Occident dont le monde a plus que jamais besoin pour combattre les replis identitaires.

La fondation Boghossian a largement financé les travaux et l’aménagement (12 millions d’euros au total) avec des aides de la Région Bruxelloise. Mercredi, les discours des frères Jean et Albert Boghossian étaient significatifs et même émouvants pour tous ceux qui connaissent l’histoire souvent dramatique de l’Arménie et du Liban, le terreau de la famille. "Au Liban, disait Jean Boghossian, j’ai mesuré les dommages d’une guerre civile, la pire de toutes lorsque votre voisin se transforme en ennemi. Lors du génocide qu’ils subirent en 1915, mes ancêtres arméniens avaient également vécu un cauchemar." Avec ce constat et fort leurs succès dans les affaires, les Boghossian ont déjà aidé nombre d’œuvres humanitaires au Liban, en Arménie et en Syrie. Avec la Villa Empain, ils entament un ambitieux projet culturel. "Pour que les différences ne restent pas des divergences mais deviennent des richesses, nous avons choisi un langage universel, celui de l’expression artistique." Une démarche de "résistance aux replis identitaires dont nous observons actuellement les dégâts". Leur ambition : "Ajouter une goutte de créativité à un océan de turbulence."

Pour mener ce projet, la Fondation Boghossian a donc choisi comme base de départ la Villa Empain. Sa restauration fut exemplaire, menée par l’architecte Francis Metzger et la participation constructive des monuments et sites. La villa a été restaurée à l’identique avec un soin maniaque. Des "doreuses" ont placé les 27 000 feuilles d’or de 23,75 carats sur l’ensemble des cornières métalliques des façades, des portes et fenêtres. Des artisans ferronniers spécialisés ont restauré le fer forgé de l’escalier et du patio central. Pureté des lignes, lumière naturelle qui baigne tout. L’or éclaire de manière neuve le bâtiment et souligne les lignes de la façade en granit (qui reste parfois légèrement jaunie par l’oxydation du fer qui s’y trouve). Les châssis des grandes fenêtres aux lignes sobres et magnifiques sont pour Francis Metzger "la Rolls des châssis". Vitraux (dont une belle "voix lactée" restaurée par un spécialiste verrier), marbres rares ("Bois Jourdan" et "Escalette") créant des polychromies remarquables, essences de bois exotiques (palissandre veiné, acajou de Cuba, loupe et ronce de noyer), portes et ferronneries réalisées par les meilleurs artisans : tout est revenu à l’identique, comme au départ, et les nécessaires adaptations à la vie moderne (ascenseur, etc.) sont invisibles.

Dans le jardin, on retrouve la grande piscine entourée de sa pergola de bois (la glycine y poussera à nouveau) et d’un chemin de travertin de couleur chaude et de mosaïques bleues patiemment reconstituées à partir des quelques pièces qui restaient. Pour retrouver le bleu précis de la piscine, par exemple, un travail de bénédictin a dû être effectué. Francis Metzger a voulu chaque fois que les documents manquaient retrouver l’esprit même de l’architecte. La piscine a été refaite cet hiver sous tente chauffée !

Rappelons l’histoire de cette villa : en 1931, le baron Louis Empain, alors âgé de 23 ans à peine, fait ériger cet hôtel particulier de 3500 m2 par l’architecte Michel Polak (1885-1948), qui jouissait d’une prestigieuse réputation, notamment grâce à la construction du Résidence Palace en 1928, un des lieux les plus élégants de la capitale d’avant-guerre. Le projet conçu pour le jeune baron Empain sur la nouvelle avenue élégante de Bruxelles, l’avenue des Nations, comprenait une villa monumentale à quatre façades, en granit poli de Baveno, un jardin entourant une piscine agrémentée d’une pergola et une conciergerie. La diversité des matériaux (marbre, granit poli, bronze, fer forgé, vitraux et bois précieux), le raffinement des détails et la cohérence du concept architectural aux lignes simples sont exceptionnels. Achevée en 1934, Empain ne l’habitera quasi pas - il vit au Canada - et, en 1937, il fit don de cette propriété à l’Etat belge pour y créer un musée des Arts décoratifs contemporain géré par La Cambre. Mais ce projet ne pourra être concrétisé que pendant quelques années et l’armée allemande réquisitionne le bâtiment. Après la guerre, la Villa Empain abritera l’ambassade d’URSS. Considérant que l’Etat n’a pas honoré ses engagements en louant la Villa à l’URSS, la famille Empain récupère ce bien durant les années 1960, avant de le revendre en 1973. Elle fut alors louée à RTL Television, puis reprise un temps par d’autres investisseurs.

Un magnifique livre, édité par la Région de Bruxelles-capitale, retrace l’histoire passionnante du sauvetage de la Villa Empain.

L’exposition d’ouverture se tiendra jusqu’au 31 octobre et permettra d’abord au grand public de découvrir cette pièce importante du patrimoine bruxellois. Mais, de plus, toutes les pièces du rez-de-chaussée et du premier étage présentent des objets rares symbolisant l’élégance, "pas l’élégance comme un luxe, précise Diane Hennebert, mais comme un geste, comme un des plus beaux cadeaux que nous ait fait l’Orient." L’exposition est très transversale et mêle les époques, les continents, l’art ancien et le contemporain, les beaux-arts et les arts décoratifs. Un peu à la manière des expositions d’Axel Vervoordt ou du beau musée d’Insel Hombroich près de Dusseldorf, mais ici dans un écrin somptueux.

Les témoignages des différentes cultures d’Orient et d’Occident se mélangent sans explications excessives, d’abord pour le plaisir de la surprise : bijoux et broderies d’Inde, évocation de la volupté des hammams, arts de l’islam, art de vivre japonais mais aussi de nombreux créateurs contemporains comme les colliers fous de Daniel Von Weinberger, le lustre détonant de la Coréenne Lee Bul, une œuvre d’un bleu profond d’Anish Kapoor et la création spéciale pour l’expo d’un grand collier-sculpture de verre soufflé de Murano, et à la feuille d’or, de près de 4 m, du Français Jean-Michel Othoniel pour rappeler aussi que les Boghossian sont au départ des joailliers.

Impossible de tout citer : mais ne manquez pas les objets décoratifs somptueux du XIXe siècle venus de la collection Boghossian elle-même, ou un magnifique caftan comme une robe de mariée ourlée de soies diverses et nouées de l’élégant styliste libanais Rabih Kayrouz. Ne ratez pas non plus les photos sensuelles du Japonais Masao Yamamoto, la robe d’Issey Miayke, les pièces de l’Egypte ancienne, les tableaux orientalistes, les peintures tibétaines, les photos de fleurs orientales de Muriel Emsens ou l’étrange fleur zoomorphe et géante de Rina Banerjee. En fait, il ne faudrait rien conseiller et laisser la surprise de la découverte.

Les 28 avril et 6 mai prochain, deux concerts (Nara Noïan et Nedaye Asemani) seront donnés dans la Villa. Un salon de thé sera ouvert dans le jardin et, dès septembre, la conciergerie accueillera des étudiants orientaux en résidence. On devrait voir aussi à l’expo pendant quelques semaines, début juin, l’énorme collier du maharaja de Patiala, réalisé en 1928 par Cartier avec ses 2930 diamants !

La Fondation Boghossian a d’autres ambitieux projets mais il est trop tôt pour en parler car ils doivent encore se finaliser : pour la Villa Bernheim qui jouxte la Villa Empain. Et surout pour créer à Venise au palais Zenobio de la congrégation arménienne Mekhitariste et au Caire autour du Palais Hindou d’Edouard Empain à Heliopolis, des fondations jumelles formant peut-être, demain, un réseau de centre culturels entre l’Orient et l’Occident (Le Fonds Mercator vient précisément de présenter à la Villa Empain un beau livre consacré à Heliopolis et rédigé par Anne Van Loo et Marie-Cécile Bruwier).

En attendant, la découverte de la villa bruxelloise, son sauvetage miraculeux et l’expo sont déjà de grands bonheurs.

Villa Empain, à partir du 23 avril, tous les jours sauf lundi, de 10h à 18h30. www.villaempain.com et www.fondationboghossian.com