Arts et Expos

L'Art & Design Atomium Museum (ADAM) accueille pour la première fois une exposition du Vitra Design Museum, une rétrospective complète et réflexive, sur le mouvement Bauhaus (1919-1933), conçue par Jolanthe Kugler, passionnante et passionnée curatrice au Vitra Design Museum depuis 2012.

Intitulée "The Bauhaus #itsalldesign", l'exposition, une fois n'est pas coutume, fait la part des choses entre le mythe attaché à l'école allemande pluridisciplinaire créée à Weimar, en 1919, par l'architecte Walter Gropius, et le non-accomplissement de ses ambitions.

Jolanthe Kugler pointe en exemple la “lampe Bauhaus” de Wilhelm Wagenfeld (1924), avec son magnifique pied de métal moderniste et son globe d’opaline blanc aux proportions parfaites, qui trône dans l’exposition. “Les quatre grands principes que revendiquait le Bauhaus étaient qu’un objet doit être fonctionnel, pouvoir être produit en masse, ne pas être cher et être beau. Cette lampe est une merveille de design, aux formes épurées, mais éclaire peu, doit être montée à la main parce que ses éléments sont fragiles, et coûte cher parce que ses matériaux sont onéreux…”

Paradoxalement, pourtant, le Bauhaus influence encore de nos jours les arts appliqués et la notion de processus créatif dans bien des disciplines. Jolanthe Kugler fait à ce titre dialoguer des oeuvres et créations d'hier avec des pièces d'aujourd'hui, certaines créées spécialement pour l'exposition.

© © VG Bild-Kunst Bonn, 2015

La lampe "Bauhaus" ou ME 1 /MT 9 de Wilhelm Wagenfeld (1923/1924)

Construire un monde nouveau

Né de la fusion de l'Institut des arts décoratifs et industriels (que fonda et dirigea le Belge Henry Van de Velde de 1901 à 1914) et de l'académie des beaux-arts de Weimar, le « Staatliches Bauhaus » devait former des créateurs rompus à toutes les disciplines artistiques - architecture, beaux-arts, photographies, typographie - et maîtrisant les techniques de production industrielle.

Le manifeste du Bauhaus, rédigé par Walter Gropius, résume sa volonté : « Le but de toute activité plastique est la construction ! […] Architectes, sculpteurs, peintres ; nous devons tous revenir au travail artisanal, parce qu’il n'y a pas d'art professionnel. Il n’existe aucune différence essentielle entre l’artiste et l’artisan. […] Voulons, concevons et créons ensemble la nouvelle construction de l’avenir, qui embrassera tout en une seule forme : architecture, art plastique et peinture […] ».

Il s'agissait de construire un monde neuf, sur les ruines de l'ordre ancien qui avait provoqué la Première Guerre mondiale. Bauhaus serait "une école sans professeur ni élève, mais avec maîtres, compagnons et apprentis", artistes complets, qui devraient, à terme, contribuer à une restructuration de la société - socialement plus égalitaire - en rendant accessible à tous des objets et habitats ergonomiques, pratiques, beaux.

© © VG Bild-Kunst Bonn, 2015

Le manifeste du Bauhaus (1923)

Des débuts difficiles

Un sacré défi, dans la République de Weimar, héritière dépecée de l'Empire allemand vaincu et soumises aux dommages de guerre. La première partie de l'exposition, sur le contexte historique de l'époque, rappelle que nourriture comme matériaux étaient alors denrées rares. Une des premières contributions du Bauhaus fut la conception graphique par Herbert Bayer de billets d'inflation pour la province de Thuringe - il en circula tant, précise la curatrice, qu'ils font partie des rares créations du Bauhaus que l'on peut se procurer aujourd'hui aisément, à moindre coût.

Pourtant, moins de quatre ans après sa création, le Bauhaus organise sa première exposition. "The Bauhaus #itsalldesign" en présente plusieurs pièces, certaines rares et pour la plupart jamais exposées. Une série de vingt cartes, où chaque membre de Bauhaus avait dû illustrer sa vision métaphorique de ce que devait être selon le Bauhaus casse un premier mythe : les Kadinsky, Klee ou Moholy-Nagy ont chacune une interprétation différente. Bauhaus n'était pas un monolithe conceptuel.

© © VG Bild-Kunst Bonn, 2015

Affiche d'Herbert Bayer (1924)

L'apogée de Dessau

La deuxième partie de l'exposition, la plus importante en surface, présente des meubles et objets emblématiques du Bauhaus. Mais, là aussi, les choix effectués relativisent le mythe. Loin d'être ultramodernes, raffinées, constituées de matériaux industriels, les créations de la période Weimar du Bauhaus sont des pièces encore assez brutes, prototypes souvent uniques et fabriqués la main.

C'est à Dessau, où l'école s'installe en 1925 dans le bâtiment moderne conçu par ses membres, que le Bauhaus commence à livrer les pièces liées à son identité - que l'on peut revoir à l'exposition. L'école est alors à son apogée, avec quelque 200 élèves.

Marcel Breuer dessine et fabrique - avec l'aide des usines Juncker - la chaise B3 dite Wassily, assemblage simple et élégant de tubes d'acier (que l'on pouvait assembler avec des outils de vélo) et de pièces de cuir. Wilhelm Wagenfeld conçoit la machine à café à double bulbe de verre Sintrax ou les récipients et plats en verre Kubus.

Mais, encore une fois, toutes ces pièces ne sont alors fabriquées qu'en petite quantité dans les années 1920 et 1930. Leur diffusion à grande échelle ne se fera qu'à partir des années 1960 - contribuant à forger la légende du Bauhaus.

© © VG Bild-Kunst Bonn, 2015

La chaise B3 dite Wassily de Marcel Breuer (1925)

L'art de communiquer

Cette légende est sans doute le plus grand accomplissement de l'école et de Walter Gropius. La communication visuelle - objet d'une autre partie de l'exposition - fut parfaitement maîtrisée par le Bauhaus. Si bien qu'on attribue souvent à l'école l'invention de la police de caractère Futura, qu'elle utilisait pour ses affiches et ses publications. Les quatorze livres consacrés chacun à un artiste, publiés durant ses quatorze années d'existence, tous exposés, sont un parfait exemple de l'identité graphique caractéristique du Bauhaus.

La partie consacrée à l'espace met en avant les réflexions sur le logement, l'architecture et l'aménagement urbain - minimalistes et fonctionnels - que portèrent notamment deux des trois directeurs du Bauhaus, le fondateur, Walter Gropius, et le dernier, Ludwig Mies van der Rohe. Gropius voulait une conception totale d'un habitat moderne « de l'appareil électroménager le plus simple au logement complet ». Si les projets furent nombreux, les réalisations concrètes furent rares, l'exemple le plus connu étant la cité de Dessau-Törten (1926).

On peut voir à l'exposition des plans, mais aussi de nombreuses photographies - qui témoignent de l'avant-gardisme artistique du Bauhaus. Plus rares et méconnus : quatre dessins de décors par Roman Clemens, pour une création de l'opéra "Faust" de Wagner, soulignent qu'aucune discipline n'était négligée par le mouvement.

© © Bauhaus-Archiv Berlin

Portrait d'Otti Berger avec la façade du bâtiment du Bauhaus-Dessau en double exposition (1931)

L'héritage

Ce qui se dégage de #itsalldesign reste cette modernité avant-gardiste de ce "laboratoire" que fut le Bauhaus. Fermé non par les nazis - autre légende (bien qu'ils l'auraient sans doute ordonné) - mais bien, suite à leur avènement, par Mies van der Rohe lui-même, le Bauhaus essaimera ses créateurs notamment aux Etats-Unis. Ils y mettront en application leurs réflexions conceptuelles, mais qui s'intégreront à la société de consommation, surtout après la Seconde Guerre mondiale.

L'héritage du Bauhaus n'est pas dans son utopie de démocratisation du design : l'un des plus grands paradoxes est qu'une pièce labellisée Bauhaus aujourd'hui est loin d'être accessible au commun des mortels. Mais bien dans la conception du "design thinking" - terme contemporain - ou pensée créative totale. "Holistique" dirait Jolanthe Kugler, qui a précisément appliqué cette approche dans la réalisation de cette exposition à la mesure de son sujet.

Art & Design Atomium Museum (ADAM), Place de Belgique, 1020 Bruxelles. Jusqu’au 11 juin. Tous les jours de 10h à 18h, sauf les mardis. www.adamuseum.be


Ligne du temps : Le Bauhaus en dix dates