Arts et Expos envoyé spécial à londres

Le Corbusier (1887-1965) ne peut être ramené à sa seule place de "plus grand architecte du XXe siècle" ou, inversement, d’"idéologue dangereux des villes inhumaines". Tout au long de sa vie, il créa, innova, touchant à tout avec génie. Il fut peintre, sculpteur, designer, urbaniste, architecte, poète, théoricien. Et il mêla tout cela, comme en témoigne, par exemple, la chapelle Notre-dame-du Haut à Ronchamp (1950-55) qui est une grande sculpture de béton, un poème minéral, avec à l’intérieur des peintures et sculptures qu’il réalisa "in situ".

On retrouve la même ambition de réunir les arts dans le pavillon Philips à l’expo 58 de Bruxelles qui est autant que possible reconstitué à la vaste rétrospective proposée par le Barbican Center de Londres. Avec la maquette de bois superbe comme une sculpture, des plans, photos et un film. Le pavillon avait la forme d’une tente toute en piques et plaques de béton, structure complexe et spectaculaire. Les visiteurs y entraient par petits groupes, dans le noir, et soudain, était projeté sur les parois, "le poème électronique", avec des images du Corbusier (beaucoup de taureaux, son animal fétiche), et la musique de Varèse et Xénakis. Le pavillon Philips n’a rien perdu de sa radicale modernité.

L’expo, intitulée "the art of architecture", à comprendre comme "l’architecture comme art", a été montée avec le Vitra design museum et l’institut d’architecture néerlandais. On suit un parcours thématique et chronologique avec des centaines de dessins, plans, peintures, sculptures, meubles, photos "vintage", films, maquettes, tapisseries, permettant de mieux juger l’impact de l’homme sur son siècle.

L’humble cabanon

Le parcours débute par ses débuts en Suisse à La Chaux-de-Fonds. Son nom était Charles- Edouard Jeanneret. "Le Corbusier" fut un surnom qu’il reprit à son grand-père maternel, Lecorbésier. Il y étudia le "style Sapin", puis chercha sa voie à Florence, en Allemagne, dans les Balkans. Son arrivée à Paris, en 1917 fut décisive, car il plongea alors dans la révolution culturelle en cours et fonda avec Amédée Ozenfant, la revue "L’esprit nouveau". L’expo présente des tableaux du Corbusier, mêlés à ceux d’Ozenfant, Léger et Juan Gris. Bien vite, il propose un plan utopique pour Paris, avec une grille rigide et 20 gratte-ciel au centre ! Il veut changer le monde, quitte à se compromettre avec le régime stalinien en proposant un projet de Palais du Peuple à Moscou et en restant aussi, trop longtemps, proche du régime de Vichy. Il se considérait comme un pur technicien, soucieux avant tout de développer ses idées et sa pratique. On le voit aussi faire des plans pour la casbah d’Alger. Après guerre, il propose un building pour les Nations unies qui sera quasi copié par Niemeyer. Curieusement, il n’a jamais rien construit aux Etats-Unis à l’exception du "Carpenter center for Visuel arts" à Harvard.

Le design fut très important dans sa démarche. On retrouve à l’expo ses objets mythiques comme sa chaise longue tubulaire et les meubles réalisés avec Charlotte Perriand (certains meubles attribués au Corbusier, sont d’ailleurs de Perriand !).

Architecture, design et art doivent aider à vivre. En 1928, il met ses idées à exécution avec la magnifique Villa Savoye, posée sur le paysage comme une sculpture. C’est au rez-de-chaussée de l’expo qu’on voit le mieux ce lien entre art et architecture. Avec Ronchamp et l’Expo 58 mais aussi le couvent de la Tourette et l’église de Firminy, qui ne fut achevée qu’en 2006, sous la direction de José Oubrerie, un ancien compagnon du Corbusier.

Le Corbusier apparaît très vivant dans cette expo. On le voit, moderniste, devant un avion ou une voiture neuve. Mais aussi artiste solitaire, travaillant torse nu dans son humble cabanon de bois qu’il s’était construit à Roquebrune, en entendant le bruit des vagues de la mer toute proche. L’unité d’habitation de Marseille reste un exemple parfait de son utopie et de sa réussite possible. Construite sur pilotis, avec une terrasse sculpturale d’où on admire les calanques, elle offre des appartements conçus rationnellement mais plein de lumière et de vie.

"Le Corbusier", au Barbican à Londres. Jusqu’au 24 mai. Avec Eurostar, à 1 h 51 de Bruxelles. Jusqu’à dix trajets par jour.

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