Arts et Expos

De tout temps, dans toutes les civilisations, l’homme a voulu transformer son corps pour "l’améliorer", pour en faire une œuvre d’art, ou pour délivrer un message, refusant qu’il reste nu comme celui d’un animal.

Maquillages, piercings, scarifications, tatouages, implants divers, chirurgie esthétique, tout est bon pour sortir le corps de la nature et le faire entrer dans la culture et corriger les hasards de la vie.

Se maquiller ou ajouter des piercings et des bijoux peut être une manière de s’identifier à un groupe ou, au contraire, de s’en extraire pour affirmer une singularité. Chez les yakuzas japonais, le tatouage du corps indique l’appartenance à une mafia. Dans le nord-est de l’Inde, chez les Apatani, les hommes tatouaient le visage des femmes pour les rendre laides afin de décourager les voisins de venir les enlever !

Un tatouage discret peut rappeler l’amour, même chez les rois, comme le montre cette photo de la princesse d’Orléans au XIXe siècle arborant une ancre tatouée sur son bras pour marquer son amour à son mari passionné de bateaux.

L’exposition "Body Art" au Museum aan de Stroom (Mas), à Anvers, aborde tous ces aspects et bien d’autres dans une exposition à la fois ethnologique, artistique et sociologique dont le parcours se termine par un véritable atelier de tatoueur où le visiteur peut suivre en live un "artiste" tatouant un client. On peut même, si le cœur vous en dit, s’inscrire pour un tatouage.

ORLAN

Une artiste contemporaine incarne cette volonté d’utiliser son propre corps comme œuvre d’art : ORLAN (elle insiste chaque fois pour qu’on écrive bien son nom en lettres capitales et qu’on ne donne pas son vrai nom, revendiquant son droit d’avoir un pseudonyme et de se recréer ainsi elle-même).

Son art ne laisse personne indifférent. Plusieurs fois, cette artiste défraya la chronique. D’abord en 1977, quand à la porte de la Fiac à Paris, la Foire d’art contemporain, elle apparaît en machine appelée le "Baiser de l’artiste". On pouvait y glisser une pièce et alors embrasser ORLAN. La polémique fut encore plus vive en 1993, quand elle transforma son visage par plusieurs opérations chirurgicales, se faisant même placer des implants sur les tempes en forme de bosses. Elle récidiva avec ses "Self-hybridations" où, à l’aide de l’informatique, elle déforme son image pour la rapprocher des traditions précolombiennes ou africaines.

Dans "Le Manteau d’Arlequin", elle mêle art et biotechnologies, avec ses propres cellules mêlées à celles d’animaux. Et pour ses dents, elle a repris des cellules de bœuf. Par des performances, sculptures, installations ou vidéos, elle montre, nous disait-elle, "que la beauté n’a rien d’un phénomène naturel mais qu’elle est une construction culturelle. Mon travail est depuis toujours une lutte contre l’inné, l’inexorable, le programmé, la nature, l’ADN. Mais aussi contre toutes les pressions idéologiques dominantes, tous les formatages qui s’inscrivent dans des corps, pour la richesse de tous les mixages".

ORLAN a répété ce message à l’ouverture de l’exposition au Mas où elle montre trois grandes photographies de self- hybridation avec des statues précolombiennes (c’est en même temps, dit-elle, l’hybridation d’une photo et d’une sculpture). "Dire qu’il faut s’accepter soi-même est hallucinant. On peut changer à sa guise, et s’hybrider c’est inviter l’Autre, ne pas rester entre soi."

Collection Dora Janssen

Le concept de l’exposition vient d’Amsterdam et la scénographie est un grand salon à l’ancienne avec tapis d’Orient et meubles anciens mais attention, ici aussi il y a hybridation et tatouages car les tapis sont découpés, troués, et "tatoués" comme les meubles. Quand on s’assied dans les fauteuils à l’ancienne pour suivre des films où des témoins racontent pourquoi ils se tatouent, on sent des formes étranges : des jambes et des bras.

Au-delà de la scénographie, l’exposition montre surtout 140 objets dont des dizaines de belles pièces ethnologiques d’Afrique, d’Asie, de Papouasie, d’Amérique précolombienne parmi lesquels des objets de la collection de Dora Janssen. De quoi voir l’universalité du phénomène et s’interroger : pourquoi l’humain cherche-t-il partout à retoucher son corps ?Guy Duplat

"Body Art" au Mas, Anvers, jusqu’au 17 avril.