Le grand lifting de la Grand-Place

Sophie Lebrun Publié le - Mis à jour le

Arts visuels Reportage

Joyau du patrimoine mondial, jamais la Grand-Place de Bruxelles ne sommeille. Chaque jour, des milliers de touristes foulent ses pavés pour admirer sa trentaine de somptueuses façades, d’une remarquable homogénéité architecturale. Et l’on ne compte plus les événements qui drainent les foules vers la vénérable place : Meyboom, Fête de l’Iris, Zinneke Parade, Ommegang, tapis de fleurs, sapin de Noël sans oublier les émissions spéciales de télé, mariages princiers et autres hommages aux sportifs belges victorieux. Tandis que la place vit au gré de ces événements et de l’inévitable branle-bas de combat qu’ils provoquent, un chantier d’un tout autre ordre est en train de se jouer, discrètement, à plusieurs mètres du sol, depuis quelques mois, sur le côté nord-est de la place.

Une immense bâche couvre - et reproduit, en photo grandeur nature - les six façades situées à droite de la maison du Roi. Assis aux derniers niveaux de l’échafaudage qui court sur l’ensemble de ces façades, des ouvriers spécialisés sont concentrés sur leur tâche minutieuse. Travaux de dorures pour les uns, rénovation des châssis pour d’autres. Le chantier de restauration de ces façades du début du XVIIIe siècle - en bonne partie reconstruites à la fin du XIXe - est, là, dans sa dernière ligne droite. Dans quelques jours, vers la mi-septembre en principe, elles seront débarrassées de leurs voiles protecteurs et rendues, dans leur splendeur retrouvée, au regard des visiteurs. Ce sera la fin d’un solide lifting entamé au printemps 2011.

Pour l’heure, on redore des éléments de décor. Les "feuilles d’or" ? Des feuillets très fins de format post-it, couverts d’or quasi pur (23,75 carats). Ils sont appliqués à la façon d’une décalcomanie, à l’aide d’un pinceau. Au préalable, "deux couches de peinture et une mixtion doivent être appliquées, expliquent Marie-Noëlle Martou et Paula Cordeiro, architectes à la Cellule Patrimoine historique de la Ville de Bruxelles. La dite mixtion "doit sécher 12 heures - ni plus ni moins - avant la pose des feuilles d’or". Un timing contraignant, qui doit aussi tenir compte de la météo (et Dieu sait qu’elle est parfois capricieuse ), car plusieurs produits ne peuvent être employés que dans certaines fourchettes de températures. Voilà qui explique, en partie, les quelques mois de retard qu’accuse le chantier par rapport aux prévisions initiales - la rareté de la main-d’œuvre spécialisée est aussi invoquée.

Les conditions atmosphériques et la pollution sont les principales causes de la dégradation des façades. Mais d’autres facteurs interviennent. "L’état des menuiseries dépend aussi de l’entretien qui a été réalisé au cours des années , indique Jean-Marie Lambrix, ébéniste-sculpteur spécialisé dans la restauration. Les maisons inoccupées sont moins entretenues." Si la vie grouille aux rez-de-chaussée, en effet, une partie des étages est bel et bien vide. Les édifices appartiennent tous à des propriétaires privés. Seul l’entretien des châssis leur revient : pour le reste, c’est la Ville qui est en charge des façades, depuis la Convention Buls (1883). En vertu de ce texte, fait assez original, "la Ville possède la maîtrise sur toute la place", indique Paula Cordeiro. En l’occurrence "elle est à la fois maître d’œuvre et de l’ouvrage".

"Cette place a vécu deux guerres mondiales !", rappelle Jean-Marie Lambrix. Et d’admirer "la qualité des menuiseries anciennes" et leur bon état de conservation. "On n’a trouvé de la vermine qu’à un seul endroit. Le tanin présent dans le chêne protège contre les insectes et les infiltrations." Quand le bois apparaît toutefois trop atteint, "une greffe est effectuée, jusqu’au bois sain". Et si, par ailleurs, le chêne a un jour été remplacé par une autre essence (du sapin par exemple), celle-ci sera en principe conservée mais couverte d’une peinture imitant le chêne. Le même principe s’applique aux éléments de pierre et de métal : conserver au maximum la situation actuelle, y compris les traces témoignant des différentes étapes de l’histoire des façades. Cela, tout en visant "une conservation à long terme". Car tout se tient, au sens propre, dans une façade. Des barres métalliques ajoutées il y a un siècle pour renforcer une structure en pierre peuvent, avec le temps (la rouille, en l’occurrence), la faire éclater et la rendre dangereusement instable. Aussi, certaines de ces poutres ont-elles été remplacées par des copies en acier galvanisé.

De nombreuses pierres qui s’avéraient encore viables mais fragilisées ont, quant à elles, été "durcies", à l’aide d’un liquide pénétrant dans leurs pores.

En ces derniers jours d’août, tous les éléments en pierre (hormis la pierre bleue) s’apprêtent à recevoir la touche finale, indique Marie-Noëlle Martou : une solution hydrofuge. "Une sorte de gel, appliqué au pinceau." De quoi rendre la pierre perméable à l’eau, mais pas à la vapeur d’eau. Autrement dit la protéger tout en lui permettant de respirer.

La restauration sera alors terminée, et les six vénérables façades "reparties pour une cinquantaine d’années sans doute", évalue l’équipe de la Ville de Bruxelles. Ce qui n’empêche pas un check-up régulier : effet du classement au patrimoine mondial de l’Unesco, des inspections sont effectuées environ tous les deux ans. Des études spécifiques pourraient aussi être menées sur les façades : "On voudrait tester l’impact de fortes vibrations (concerts, etc.) sur les pierres", indiquent Marie-Noëlle Martou et Paula Cordeiro. La tenue de certains événements sur la place pose question : la Fête de la bière laisse des traces - et pas que de bière - sur les façades

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