Arts et Expos

La plupart des mouvements artistiques nés de collectifs d'artistes ne durent que le bref temps de leur élan. Celui-ci, fondé sur les idées et les rêves de mai 68, aura tenu un peu plus de six ans, entre mai 1969 et janvier 1976. Embrayant sur le large mouvement de contestation des institutions et de l'autorité, quatre jeunes intellectuels créent à Louvain le Mass Moving, persuadés que leurs actions et leur imaginaire vont changer la société car c'est au coeur de celle-ci qu'ils décident d'agir et de développer une occupation de terrain sans véritable plan stratégique.

Mass Moving n'est ni un groupe constitué, ni un collectif bien défini, les participants sont variables suivant les actions, les endroits, les projets, mais deux personnes en seront les chevilles ouvrières, Raphaël Opstaele, à la fois fondateur et agent de la dissolution, et Bernard Delville qui rejoint rapidement les initiateurs.

Aux bâtiments trop emblématiques d'un type de culture, ils préfèrent les structures démontables et transportables car cela leur permet de porter leurs actions partout et en des endroits non prédestinés et de s'adresser à la masse, à tout public: la rue, les places et les espaces publics seront le théâtre d'actions militantes, populaires, foncièrement ludiques, toujours éphémères.

Pas d'assises, pas de lieux fixes, le monde au contraire doit être à leur portée. C'est le temps du nomadisme international et de la contestation, des happenings et des rassemblements, c'est le temps des utopies nichées au coeur de l'art qui n'est plus producteur d'oeuvres mais générateur d'actions et d'idées. L'action menée à Bruxelles, «Society in Conflict» ne laisse aucun doute sur l'orientation des manifestations du groupe qui suscite un large intérêt auprès des jeunes et étudiants.

Dans l'Himalaya

Pendant six ans, de Louvain à Namur, d'Utrecht à la place St Marc à Venise dans le cadre de la Biennale, de Kassel à l'occasion de la Documenta, à Berlin, et bien ailleurs, en Sibérie comme dans le grand Nord, à Bruxelles, à Andenne ou au Cameroun et dans l'Himalaya, ils développent les projets les plus fous dont quelques-uns pointent néanmoins, et on le voit d'autant mieux avec le recul du temps, des questions devenues aujourd'hui très urgentes à résoudre. Qu'il s'agisse de la ville et des voitures, de l'environnement, des énergies douces: toutes prolématiques sociétales.

Ainsi dans cette effervescence, dans ce bouillonnement d'élans utopiques, dans ces entreprises joyeuses et aventurières, dans ces perturbations des normes et des catégories, l'art investit la vie, la ville, le social et le politique, et des ombres peintes en rose apparaissent dans les rues pour égayer la grisaille des cités; sur l'asphalte, grâce à une machine (le LEM) s'impriment des fleurs ou des billets de banque, des silhouettes de Vénus ou de Beethoven; ailleurs une voiture américaine bétonnée... l'art devient une réflexion sur les valeurs.

A la musique des bambous du Cameroun plantés sur la plage ou dans les neiges du grand Nord, répond à Venise l'envol de 10000 papillons incubés dans un cocon géant: un moment féerique, festif et poétique; dans le Machhapuchhare se dresse une éolienne, tandis qu'à Middelburg se construit une station solaire musicale... Pendant toutes ces années, on ne compte plus les happenings, les voyages en autobus caduc, les interventions et les projets dont nombre sont restés en leur état.

La dissolution du groupe sera aussi radicale que ne fut son existence, la plupart des documents sont détruits lors d'un autodafé. Aussi, cette exposition est-elle une sorte de résurrection de témoignages sauvés et glanés auprès des anciens participants. Si les rêves se sont tus assez brutalement, l'amorce n'a pas été veine, depuis ils sont réapparus, et souvent comme une nécessité impérieuse! Une exposition salutaire.

Mass Moving, 1969-1976. Un aspect de l'art contemporain en Belgique. Iselp, 31 bd de Waterloo, Bruxelles. Jusqu'au 24 mars. Du lundi au samedi de 11 à 17h30. Cat. ill. retraçant l'historique et situant le mouvement en son contexte; textes de Catherine Leclercq, Virginie Devillez, préf. De Gita Brys-Schatan, Ed. Dexia / Labor, 40 €

Conférence. Par C. Leclercq le 3 mars à 20h30 à l'Iselp sur «Un collectif anonyme qui pratique l'agitation urbaine».

© La Libre Belgique 2004