Arts et Expos

Dès l’entrée du BPS 22 à Charleroi, le ton est donné. Mohamed El Baz a peint sur le mur un sabre et une épée croisés et, posées devant, 125 bouteilles avec chaque fois une mèche, 125 cocktails Molotov. Mais sur chaque bouteille, l’étiquette porte le nom d’un artiste belge : l’art doit exploser nos idées préconçues ! On sera bien dans l’"Intranquillité", pour reprendre le titre de cette excellente expo (pas grande mais percutante) de trois grands artistes marocains de la diaspora.

Un superbe exemple de ça est la vidéo "Sleep", montrée en première mondiale. Elle devait se trouver à l’Institut du monde arabe à Paris, qui fête ses 25 ans, mais il l’a refusée par peur. L’artiste, Mounir Fatmi, a réalisé un "remake" d’une œuvre célèbre de Warhol qui avait filmé un homme qui dormait pendant 6 heures. Ici aussi, le film dure 6 heures, mais la vidéo au BPS 22 est ramenée à 25 minutes. La surprise est que l’homme qui dort est Salman Rushdie. Mounir Fatmi a utilisé des photos de l’écrivain et, par images de synthèse, en fait un film où on le voit dormant dans sa chambre. Rushdie qui dort incarne évidemment cette "intranquillité", ce sommeil impossible dans un monde qui a permis une fatwa de meurtre contre lui. La force est que c’est un musulman du Maroc qui "veille" ainsi sur le sommeil de Rushdie ! "J’étais très troublé par le silence assourdissant des artistes et intellectuels arabes sur le sort de Rushdie et son combat pour la liberté de créer. J’ai imaginé ce film comme un hommage, mon hommage à un homme menacé et à son combat", nous dit-il.

Mounir Fatmi lui-même est parfois en butte aux extrémistes de tous poils. Pour Venise, il avait imaginé une œuvre, "Glaçons d’eau bénite" : de l’eau bénite gelée qu’on peut utiliser dans son whisky. Avec l’idée de poser la question des limites du sacré. Mais il reçut des insultes et menaces. Mercredi, à Toulouse, pour le festival "Le printemps de septembre", ce fut pire. L’œuvre qu’il avait choisie était pourtant connue et même achetée par le musée de Doha : il projette des versets du Coran sur le sol et qui se mettent à tourbillonner, hommage aux "rotoreliefs" de Duchamp. Pas de quoi fouetter un chat ? " Je voulais montrer comment on pénètre dans la lumière des textes", nous dit-il. Mais à Toulouse cette œuvre projetée dans l’espace public a été mal interprétée par des passants, souvent des jeunes musulmans qui ont alerté leurs copains par Twitter. "On marche sur les textes sacrés", ont-ils dit. " Comment peut-on marcher sur la lumière ? " répond Fatmi. Une femme qui avait "marché" sur la projection fut tabassée. La police est venue garder l’œuvre et Fatmi a préféré la retirer.

Après l’affaire des intégristes chrétiens s’attaquant à des œuvres de Serrano à Avignon, c’est un nouvel exemple de la montée de l’intolérance face aux questionnements de l’art contemporain. Nourrie par la méconnaisance et la rumeur sur Internet. Mounir Fatmi présente aussi une "tombée" de néons blancs, sa représentation de la sourate 24 du Coran sur "la lumière". Les versets sont écrits sur les tubes illuminés. Plus loin, des tubes allumés sont placés sur des photocopieuses en ordre de marche. On peut photocopier la lumière, le rien !

Au centre du BPS 22, Mohamed El Baz interroge aussi nos préjugés avec neuf tapis marocains typiques (souvent faits en dehors du Maroc !). Et sur ces tapis, il a placé neufs tondeuses à main. Ce soir, des performeurs commenceront à tondre les tapis et le public pourra continuer le travail amplifié par une forêt de micros. La tonte fait référence aux moutons, aux femmes traîtres en 1945, à Britney Spears qui se tond le crâne. Modifier le tapis, c’est aussi tondre les stéréotypes et refuser d’être ramenés à un cliché.

Mounir Fatmi et Mohammed El Baz vivent surtout en France et témoignent que ce sont ces "immigrés" qui apportent aujourd’hui un souffle nouveau à l’art (comme Kader Attia et Adel Abdessemed). Le troisième artiste est le photographe anversois d’origine marocaine, Charif Benhelima. Sans parents, déraciné, il évoque ses questions identitaires par des polaroïds flous et agrandis. Un très beau travail sur lequel on reviendra avec son exposition simultanée à Bozar.

"Intranquillités" au BPS, jusqu’au 16-12, du merc au dim., de 12h çà 18h.