Le meilleur de Balthus

guy duplat Publié le - Mis à jour le

Arts visuels envoyé spécial à cologne

Près de la frontière belge, à Cologne, s'est ouverte la première exposition Balthus en Allemagne. On peut s'étonner que le peintre né en 1908 (un 29 février !), mort en 2001, qui parlait autant allemand que français, n'ait jamais été célébré dans la patrie de sa mère, mais pour les nazis sa peinture était d'un érotisme trop pervers et, au lendemain de la guerre, les Allemands optèrent pour l'abstraction américaine, rejetant Balthus qui ressemblait trop à leurs yeux au réalisme socialiste !

L'intérêt en Allemagne est très grand. Il faut dire que l'expo au prestigieux musée Ludwig, réduite en volume, se centre heureusement sur les années les plus puissantes de Balthus entre 1932 et 1950. Les années postérieures furent l'occasion d'expérimentations picturales plus fades et plus décoratives.

Un événement rare, car beaucoup de tableaux de Balthus de cette époque appartiennent toujours à des collectionneurs privés et discrets qui rechignent à prêter leurs oeuvres. C'est donc une occasion unique de redécouvrir un artiste inclassable.

Piero della Francesca

La rétrospective démarre avec le rappel de l'expo Balthus, en 1934, à la galerie Pierre à Paris, celle qui lança le jeune peintre de 26 ans. On se retrouve devant le grand tableau "La Rue" avec ses personnages hiératiques qui se croisent sans se voir, plongés dans leurs univers intérieurs. Plusieurs de ces figures sont directement inspirées de Piero della Francesca, car Balthus (de son vrai nom Balthazar Klossowski) était un aristocrate, autodidacte, guidé par des muses prestigieuses. Rilke était l'amant de sa mère et lui dit, lorsqu'il n'avait que14 ans, qu'il était un génie. Pierre Bonnard, ami de ses parents, lui conseilla de se former plutôt en copiant les Nicolas Poussin du Louvre. Et son père l'envoya faire de même à Arezzo pour recopier le cycle de la croix de Piero della Francesca. Balthus fait donc d'emblée le choix d'une filiation avec la peinture du Qattrocentto italien et des classiques français. Mais il y ajoute, par volonté de provoquer et de se faire connaître, un érotisme subtil qui sera sa marque. On voit dans "La Rue" un garçon prendre une fille par la taille. Dans le tableau initial, il avait la main sur son sexe, mais en 1955, l'acheteur américain lui demanda de déplacer la main baladeuse.

Classicisme, amour des adolescentes en fleur, mélange de sa vie privée seront les fils conducteurs de la suite. "La Fenêtre" (1934) montre une jeune fille en déséquilibre, comme horrifiée par un agresseur et un sein dénudé.

"La Toilette de Cathy" est inspirée des "Hauts de Hurlevent" d'Emily Brontë. L'exposition montre toute la série de ses beaux dessins à l'encre de Chine illustrant le livre. Sur le tableau, Balthus se représente en Heathcliff, le valet fougueux et amoureux de Cathy la châtelaine, assistant à la toilette de cette dernière représentée par Antoinette de Watteville, son grand amour, peinte nue à la manière de Cranach. Dans "La Leçon de guitare" qui ne voyage malheureusement plus, le professeur semble jouer de la guitare sur le sexe nu de son élève, couché dans la même position que Christ mort dans une lamentation d'Enguerrand Quarton au Louvre.

L'admiration de Picasso

Balthus se représente aussi en roi des chats, symbole d'érotisme mais aussi d'indépendance et d'égoïsme. Pablo Picasso, Pierre Matisse, Antonin Artaud (qui lui demanda les costumes d'un spectacle), Albert Camus sont des admirateurs de l'artiste.

La suite est la plus belle part de Balthus, du moins la plus célèbre. Elle commence en 1936 et se poursuivra dans les années de guerre, alors qu'il vit en Suisse. Il avait servi dans l'armée française, mais son rôle de ramasseur de cadavres l'a rendu malade et amené à se réfugier à Fribourg. Il y peint des vues d'intérieur, sans fenêtres, avec des modèles d'adolescentes aux corps de femmes, mais à l'innocence enfantine, aux beaux visages, aux corps parfois flottants.

Il y a les beaux portraits Thérèse Blanchard, encore adolescente de 12-13 ans. Le célèbre "Thérèse rêvant" est emblématique : la femme enfant semble dormir assise, une jambe relevée laissant voir sa culotte blanche sous la robe rouge qui fait corolle, un chat lape le lait sous son pied. Une pose provocante pour nous, mais pas pour elle. Balthus nous place dans la position du voyeur. Dans un autre superbe portrait de Thérèse, l'adolescente nous regarde crânement et croise ses longues jambes nues. Dans "La Victime" elle pose nue allongée sur un lit, un couteau à ses pieds.

Dans son exil suisse, il peint "Les Beaux jours" (ci-dessus) avec une fille innocente, perdue dans les rêves nostalgiques de l'enfance tandis que les passions sensuelles et guerrières (les guerres ravagent l'Europe) l'entourent, symbolisées par le feu. Dans la superbe "Patience", une jeune fille à genoux sur une chaise joue aux cartes montrant la beauté classique de son visage tourné vers nous.

Artaud disait que Balthus avait "une peinture tellurique qui sent la peste, la tempête et les épidémies". Plus réaliste, le peintre disait qu'il était né au XXe siècle mais appartenait davantage au XIXe siècle. La suite est plus faible. Il éclaircit sa palette, essaie d'autres voies, mais, gobalement, il s'affadit.

Une expo passionnante à voir avec le richissime musée Ludwig - et le splendide vitrail que vient de réaliser Gerhard Richter pour la cathédrale de Cologne (lire en page suivante).

"Balthus ou le temps suspendu", au musée Ludwig, à Cologne, jusqu'au 4 novembre, tous les jours sauf lundi, de 10h à 18h.

Web www.museenkoeln.de/museum-ludwig/

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