Arts et Expos

La nouvelle grande exposition de la fondation Vuitton à Paris invite pendant six mois le célèbrissime Museum of Modern Art de New York.

Né en 1929, le MoMA a toujours su identifier l’art en train de se faire avec un grand flair et a étendu le champ de l’art exposé.

De Cézanne et Picasso à Rothko et le Pop Art

Après le triomphe de la collection Chtchtoukine qui a attiré plus d’un million de visiteurs, la Fondation Vuitton propose une nouvelle exposition blockbuster. Profitant des grands travaux d’extension du musée new yorkais menés par l’agence Diller Scofidio + Renfro, la Fondation a pu inviter à Paris le prestigieux MoMA qui lui a envoyé 200 oeuvres, depuis ses chefs d’oeuvres jusqu’aux dernières oeuvres acquises.

L’exposition est un voyage dans l’art du XXe et XXIe siècle, même si la seconde parte se rapporte avant tout aux artistes américains. C’est aussi un vrai cours d’histoire de l’art car comme à son habitude, le MoMA privilégie la communication avec le public: sous chaque oeuvre, il y a un commentaire judicieux.

Au-delà d’une expo retraçant 100 ans d’art moderne et contemporain, c’est aussi l’histoire d’une institution qui a su sans cesse se renouveler et innover.

Le début du parcours est époustouflant. On découvre nombre de chefs d’oeuvre comme le « Baigneur » de Paul Cézanne, le « Jeune garçon au cheval » de la période rose de Picasso, les « Poissons rouges » de Matisse, de magiques Mondrian, Malevich (« Composition suprématiste: blanc sur blanc »), Dali, Magritte (avec l’oeil démesuré, « Le faux miroir »), Chirico, Signac, Hopper, Brancusi, Kirchner, etc.

© Collection Lillie P. Bli

Bien sûr, ce n’est qu’une sélection des trésors du MoMa qui n’a pas prêté « La Danse » de Matisse, ni la « Nuit étoilée » de Van Gogh, ni son chef d’oeuvre n°1: « Les demoiselles d’Avignon » que Picasso peignit en 1907, dans une atmosphère de scandale. Ambroise Vollard s’était écrié : "C'est l'oeuvre d'un fou ». L’arrivée des « Demoiselles » au MoMA est exemplaire de ce musée. L’oeuvre n’avait pas intéressé les musées français et c’est le mythique premier directeur du MoMA, Alfred Barr, qui l'avait acheté en 1938 avec l'argent de la vente d'un Degas (un champ de courses) et grâce à l'aide de généreux sponsors. Il avait souligné l'entrée du tableau en parlant d'une toile rare qui a "à elle seule changé son époque ».

Elargir

Dès le début du parcours au Vuitton, on montre comment le MoMA et Alfred Barr ont d’emblée élargi le champ de l’art. D’abord au design industriel. On présente comme de l’art des ressorts est des hélices. Alfred Barr avait retenu la leçon de Marcel Duchamp qui en 1912, visitant le salon de l’aéronautique avec Brancusi et Léger, s’exclamait : "C’est fini la peinture. Qui désormais pourra faire mieux que cette hélice ? »

Dès le début, le MoMA expose aussi la photographie avec Walker Evans, Lisette Model, Stieglitz, des films de Walt Disney, Eisenstein ou le premier film de Noirs d’Edwin Middleton, ou encore des affiches révolutionnaires russes. Le MoMA vert décloisonner les disciplines comme le faisait le Bauhaus et le fera, après guerre, le Black Mountain College où se retrouvèrent ces artistes célébrés ensuit par le MoMA: De Kooning, Cage, Rauschenberg, Jasper Johns, Twombly, etc.

On voit aussi comment le MoMA est dès le départ sensible aux remous du monde. Il acquiert le triptyque de Max Beckmann (montré au Vuitton), de « l’art dégénéré » selon Hitler, « Le Départ », où le peintre exprime l’exil pour fuir les horreurs.

Le MoMA a gardé cet esprit comme en témoigne sa réaction immédiate quand Trump, dans un décret, avait voulu empêcher l’entrée aux Etats-Unis des ressortissants de pays musulmans. Le MoMA avait alors exposé des oeuvres d’artistes venus de ces pays. Au Vuitton, on voit sur tout un mur, le papier avec « Aids » à la place du « Love » de Robert Indiana, une réaction inventée jadis pour protester contre la fait que Reagan n’avait jamais prononcé le mot de sida alors qu’on était en pleine épidémie.

Démissionné pour un Rothko

Le parcours se poursuit avec les années glorieuses de l’art américain: le Pop art et la série série des Campbell soups de Warhol, un grand Lichtenstein, une magnifique carte des USA de Jasper Johns, etc. Réagissant à des critiques de misogynie et racisme, le musée acheta une oeuvre de l’artiste afro-américaine Romare Bearden.

© Estate of Roy Lichtenstein New York / Adagp, Paris,

Bien sûr, Pollock, De Kooning, sont là, de même qu’un beau Rothko dont l’achat avait entraîné en guise de protestation la démission du directeur du comité d’achats.

Toute la partie suivante , moins évidente pour le grand public n’en est pas moins passionnante, avec tous les courants de l’art depuis 1980. L’expo se termine avec un étage consacré à quelques achats récents du musée. On y retrouve des artistes noirs américains stars actuelles, Mark Bradford et Kerry James Marshall, mais aussi des projets architecturaux de Rem Koolhaas, ou l’art éphémère d’un marchand de journaux dans le métro de New York.

Ne ratez pas le sublime final de l’expo avec l’installation sonore de Janett Cardiff: on est entouré de 40 hauts-parleurs, un pour chacun des 40 chanteurs du choeur de Salisbury interprétant un motet du XVIe siècle.

On peut retrouver dans cette expo quelques traces de la modernité belge: Magritte, mais aussi le « Drumming » de Steve Reich dont Anne Teresa De Keersmaeker fit un spectacle extraordinaire, ou la performance mémorable de Francis Alÿs lors du déménagement du MoMA il y a quinze ans, avec une longue procession dans les rues de New York. Ou encore l’indication comme date-clé de l’histoire du musée, de l’achat de la collection Herman Daled et ses nombreux Broodthaers.

Etre Moderne; le MoMA à Paris, Fondation Louis Vuitton jusqu’au 5 mars.