Arts et Expos

Bertie Urvater (1910-2002) fut un grand diamantaire anversois qui posséda une fabuleuse collection de centaines de tableaux modernes avec quantité de Max Ernst, Magritte, Delvaux, Tanguy, Wilfredo Lam, Matta…

Sa belle-fille Danièle de Temmerman publie un magnifique livre racontant la vie de passions que connurent Bertie et Gigi Urvater, couple mythique qui, dans les années 50, fut l’ami des artistes contemporains, dînait avec Max Ernst, discutait avec Man Ray ou Michaux. Pierre Alechinsky témoigne dans le livre qu’"entrer dans la collection Urvater s’avérait décisif."

Le livre raconte cette vie extraordinaire, donne des témoignages et montre les principaux tableaux aujourd’hui, hélas, disséminés dans les plus grands musées du monde : Metropolitan de New York, Tate Gallery, Reina Sofia à Madrid, Boijmans Van Beuningen, Ludwig muséum, etc.

Ayant échappé par miracle aux nazis pendant la guerre, Berthold dit Bertie Urvater va se passionner pour l’art avec sa femme, la superbe Gaëtane, dite Gigi, une Française née à Paris (1920-2010). Ils se sont rencontrés à Megève à l’hiver 1947 et viendront vivre à Bruxelles, à la rue des Scarabées, près du bois de la Cambre. Bertie avait déjà collectionné les expressionnistes flamands, Khnopff, Ensor. De 1948 à 1963, le couple va devenir un acteur majeur du monde de l’art. Il rencontrait les plus grands artistes souvent par l’entremise de Mesens, artiste et marchand, surnommé "le pape du surréalisme en Belgique". Le couple devenait intime de Max Ernst, Man Ray, Félix Labisse, des Latino-Américains Wilfredo Lam et Matta. "Leur collection constituée pendant quinze ans fut la collection de l’amour", ajoute Danielle de Temmerman.

L’atmosphère, au lendemain de la guerre, était à l’audace, à la reconstruction, un état d’esprit qui culmina avec l’Expo 58. L’art n’était pas encore aux mains des spéculateurs et n’avait pas atteint les cotes d’aujourd’hui, Mais déjà les riches collectionneurs achetaient bien plus "contemporain" que les choix frileux des musées. Emile Langui, du ministère de l’Education, et René Giron du Palais des Beaux-Arts, firent alors énormément pour exposer à l’étranger les collections belges : celle d’Urvater eut les honneurs du Kröller-Muller en 1957.

Tanguy Eeckhout, qui prépare une thèse à l’université de Gand sur les collectionneurs belges de l’après-guerre, souligne que les Urvater achetèrent aussi les très contemporains pour eux, qu’étaient Bacon, Soulages, Hantaï, Tapies, César (dont la veuve était mardi à la présentation du livre), comme ils achetèrent Cobra (Jorn, Alechinsky, Appel). Toujours des œuvres marquantes de l’artiste, c’était le credo d’achat d’Urvater. On remarque l’absence (à part Sam Francis) d’artistes américains, l’opinion générale alors étant qu’ils ne pouvaient pas rivaliser avec l’Europe. La collection Urvater servit ensuite de modèle à d’autres grands collectionneurs comme le docteur Matthys.

En 1962, Bertie Urvater eut des ennuis avec la compagnie de Beers, qui retira "la vue" à plusieurs diamantaires d’Anvers, certains dirent même que les Oppenheimer, les dirigeants du syndicat du diamant à Londres, voulaient ainsi condamner les fastes des Urvater.

Bertie et Gigi quittèrent alors la Belgique pour Paris où ils logèrent à l’hôtel Raphaël et ensuite à l’avenue Foch, menant une vie très mondaine, entourés d’artistes. En 1981, ils déménagèrent à Majorque. Ils vendirent peu à peu leur collection de tableaux et offrirent un très beau Delvaux à la Tate et 21 tableaux au musée des Beaux-Arts de Bruxelles en 1975.


"La maison Urvater"

"La maison Urvater" d’André Jacqmain est une des œuvres majeures de l’architecture belge d’après-guerre. Elle faillit être rasée il y a dix ans, mais heureusement, elle est définitivement sauvée depuis qu’un couple de Français enthousiastes, grands collectionneurs de photographies, vient de la racheter et des travaux de transformation sont programmés par l’Atelier de Genval. Le grand terrain de 2,5 ha qui l’entourait a, lui, déjà été loti et deux maisons ont été construites sans, heureusement, trop gâcher le site de la maison Urvater.

André Jacqmain est un de nos plus grands architectes. Il considère, nous a-t-il précisé, la villa Urvater comme l’œuvre la plus importante de sa vie avec le restaurant universitaire du Sart-Tilman. "Je revenais en 1958, d’un voyage au Mexique avec Jules Wabbes. Avec une force et une puissance qui allait de soi, j’ai dessiné la maison Urvater comme on réalise un chef-d’œuvre quand on est jeune, sans bien savoir ce qu’on fait". Bertie Urvater voulait avoir une maison-musée pour y exposer ses nombreuses toiles. André Jacqmain conçoit alors cette villa comme une œuvre d’art, avec ses matériaux raffinés, ses formes très pures et ces espaces si subtils. Il s’agissait de séparer la partie logement de la partie musée où chaque tableau avait son mur (150 murs au total !), "sans jamais de sensation de labyrinthe". On pouvait y croiser, le matin, Spaak ou Magritte.

Mais peu après sa construction, Urvater quitta la Belgique. Sa maison fut rachetée par le Congo (Zaïre) qui en fit la demeure de son ambassadeur. La maison a alors fort souffert. Un marchand de biens voulut ensuite la démolir, mais heureusement, une campagne a permis de sauver le lieu et le nouveau propriétaire gardera le nom "Maison Urvater".


Urvater, Histoire d’une collection, Stichting Kunstboek, 45 €