Arts et Expos

Il y a cinq ans, déjà, disparaissait brutalement Serge Creuz, à l'âge de 72 ans. Peintre gourmand de toutes les techniques, dessinateur de presse à la fois tendre et acide, humaniste véhément, scénographe de théâtre et d'opéra, fondateur infatigable et obstiné de la Maison du spectacle La Bellone cet indispensable lieu bruxellois de mémoire des arts de la scène, et avec ça, surtout, amoureux de la Vie avec un grand V. Séducteur et incisif, Bruxellois et citoyen du monde, il était un ami fidèle, généreux mais lucide, un orateur captivant, narrateur dans l'âme. Son oeuvre était d'abord sa vie.À ceux auxquels il manque et à ceux qui voudraient (re)découvrir les traces de son fécond passage sur terre, l'occasion est donnée de le voir en trois dimensions. Un triple événement célèbre en effet son souvenir ce printemps. La première de ces expositions s'est ouverte mardi soir, au Centre belge de la bande dessinée (1), la veille de la conférence de presse tenue au même endroit par sa fille, Sophie Creuz, critique dramatique et littéraire, inspiratrice de cet hommage en forme de triptyque.

DESSINS ET AFFICHES

Le beau bâtiment de la rue des Sables accueille donc en sa petite mezzanine une centaine de ses quelque six mille dessins de presse réalisés, de 1952 à 1989, pour feu l'hebdomadaire «Pourquoi Pas?» dont le profil belgicain, «zwanzeur» et provocateur convenait au trait nerveux voire échevelé de Creuz. Peu ou prou, c'est la chronique graphique de presque un demi-siècle d'histoire belge, vue par un homme dont la faconde humoristique restait sous le contrôle d'un humanisme militant.

On trouvera ici également un témoignage de ses travaux d'affichiste (pour Amnesty International, l'Opération 48.81.00, Terre des hommes ou la Fête de la Jeunesse laïque) et d'illustrateur (pour Maurice Carême, Géo Norge, René Hénoumont, mais aussi pour des livres de Jules Romains ou de Jean Giono).

PEINTURES

L'Hôtel de Ville de Bruxelles servira de cadre prestigieux à une rétrospective de l'oeuvre picturale (2)

. Choisis parmi une abondante production étalée de 1948 à 1996 et souvent puisés dans des collections privées, quatre-vingts toiles, huiles, aquarelles, encres, marines, portraits, jardins, etc., en constituent la matière vive. «J'ai voulu que ce soit une fête de couleurs, une exposition heureuse, populaire, comme lui l'aurait souhaitée, plutôt qu'une rétrospective au sens «archivage» du terme», explique Sophie Creuz.

Et de citer un texte inédit de l'artiste qui fut élève de Joris Minne à La Cambre, puis membre de la Jeune peinture belge dès 1946 sur le «phénomène» expo: «Il existe une fameuse différence entre l'acte de peindre et celui d'exposer sa peinture. Ce sont démarches contradictoires, étrangères l'une à l'autre, en tout cas. Devant le carré blanc du papier vierge, devant le rectangle immaculé de la toile, le peintre est seul. Seul comme au désert. () De toutes ses papilles, le peintre écoute. () Plus tard, son esprit s'égare vers les «autres». C'est ici que l'idée d'exposer montre un bout de l'oreille. () Pour laisser une trace gourmande, fraternelle, à celui qui voudra bien regarder. Simplement.»

DÉCORS ET COSTUMES

La fraternité. Ce mot allait à Serge Creuz comme un lumineux habit. Pas étonnant que, très vite, il soit sorti de l'atelier solitaire pour participer à cet art collectif par excellence, le théâtre. Il n'était que juste que la Maison par lui fondée accueille une évocation de ses travaux de scénographe.

La Bellone a demandé à Jean-Claude de Bemels, qui fut son élève à La Cambre où il lui a succédé comme professeur, de mettre en scène cette exposition.

Peu de maquettes de décors mais de nombreux projets de costumes, des crayonnés, des photographies, dressent le profil de cet artisan imaginatif, pragmatique et rigoureux du spectacle qui fut actif aux opéras de Wallonie et de Gand, aux arènes de Vérone et dans des théâtres comme le Rideau de Bruxelles, le Parc ou le Théâtre royal flamand.

Rappelons que Serge Creuz fut aussi responsable de la décoration de plusieurs pavillons à l'Expo 58 et qu'il créa, en 1982, le Mémorial belge d'Auschwitz.

1. Centre belge de la bande dessinée, 20 rue des Sables à 1000 Bruxelles. Jusqu'au 17 juin. Tél. 02.219.19.80.2. Hôtel de Ville de Bruxelles, Grand-Place, 1000 Bruxelles, du 6 avril au 27 mai. Tél. 02.279.63.34.3. Maison du spectacle «La Bellone», 46 rue de Flandre à 1000 Bruxelles, du 18 avril au 18 mai. Tél. 02.513.33.33.

© La Libre Belgique 2001