Le "regard si amical" de Martine Franck

Evocation, Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Arts visuels

Martine Franck est née à Anvers en avril 1938, mais à cause de la guerre, sa famille part aux États-Unis et en Angleterre où elle passe toute son enfance. Elle étudie l’histoire de l’art à Madrid et à l’Ecole du Louvre à Paris. En Suisse, où elle était en vacances chez Henri Bauchau, son directeur d’école, elle fait la connaissance d’Ariane Mnouchkine avec qui elle sera liée d’une longue amitié. Elle restera toujours la photographe du Théâtre du Soleil depuis sa création en 1964 (ses photos de théâtre sont quasi les seules en couleurs, elle privilégiait le noir et blanc et son Leica M). Avec Mnouchkine, elle voyage en Extrême-Orient et découvre à la fois l’envie du voyage et le désir de devenir photographe.

"Elle a suivi une carrière classique de photographe, fait remarquer Xavier Canonne, directeur du musée de la photographie, bien avant de connaître Henri Cartier-Bresson. Son travail n’est d’ailleurs pas un décalque du sien. Robert Doisneau parlait à son égard d’un "regard amical sur les gens". Ses photos sont des photos humanistes sans qu’elle ait abordé le côté plus composé et ascétique qu’on trouve parfois chez Cartier-Bresson."

Martine Franck devient alors l’assistante d’Eliot Elisofon et de Gjon Mili à Time-Life Paris (ce dernier la mettra en contact avec Cartier-Bresson). Elle collabore aussi à Fortune, Sport Illustrated, the New York Times, et Vogue. En 1970, elle rejoint l’agence VU, puis participe à la fondation de l’agence Viva en 1974, avec Hervé Gloaguen, Guy Le Querrec, François Hers, Jean Lattes, et Richard Kalvar. Martine Franck réalise de nombreux portraits d’artistes et d’écrivains : Alechinsky, Balthus, Boulez, Chagall, Foucault, Leiris, Sam Szafran, Paul Strand, etc. Pour Vogue, elle réalise des portraits de femmes pour la rubrique "Les Contemporaines", un travail qu’elle continuera sur une plus grande échelle en 1983 pour le ministère des Droits de la femme.

En 1983, elle entre chez Magnum Photos dont elle était depuis lors un membre permanent. Depuis 1985, elle collabore avec l’association des "Petits Frères des Pauvres" qui s’occupe de personnes âgées et d’exclus. Il en sortira "Le Temps de Vieillir", recueil de portraits de centenaires publié chez Denoël-Filipacchi. Un livre qui a frappé Xavier Canonne : "C’est à nouveau un voyage comme elle en a fait en Inde et en Chine, mais ici au pays de la vieillesse des hommes, à l’étranger comme en France. Sur un sujet si sensible, on retrouve son regard amical". " Mon principal désir, disait-elle, est de présenter des images qui incitent à la réflexion."

Martine Franck fait aussi des reportages marquants sur l’île de Tory, au nord de l’Irlande où elle étudie le quotidien d’une communauté gaélique traditionnelle, et elle rencontre au Népal et au Tibet des "tulkus", réincarnations d’anciens grands maîtres spirituels, et leur consacre un livre en 2000. "De ses voyages, elle a ramené des images dégageant un sens de l’empathie, une sincérité et une chaleur humaine uniques".

Elle fit la connaissance d’Henri Cartier-Bresson en 1966, puis l’épousa en 1970, et devint ainsi la seconde femme du photographe. À sa mort en 2004, elle co-fonda l’excellente Fondation Cartier-Bresson qu’elle a présidé jusqu’à sa mort, jeudi dernier. "Elle avait toute la légitimité pour la diriger, souligne Xavier Canonne, mais pourtant elle évitait de se mettre en avant". "C’est Agnès Sire qui dirige la Fondation HCB et qui propose les expositions. Nous en discutons ensemble mais ce sont ses choix que je respecte et je n’interviens pas", disait-elle.

Martine Franck, c’était "une ouverture à la vie et aux gens, une curiosité insatiable, une compassion."

A Bodnath, au Népal. Monastère Shechen, 1996. Tulku Khentrul Lodro Rabsel (12 ans) avec son tuteur, Lhagyel. A l’âge de 5 ans, Khentrul décida qu’il avait vécu assez longtemps avec ses parents, et qu’il était temps d’entrer au monastère. Deux ou trois ans après leur mort, les lamas se réincarnent au travers le corps d’un enfant. La quête de cet enfant est rendue possible grâce aux informations laissées par le lama lui-même : rêves, visions, ou intuitions des autres lamas. Les “Tulkus” sont découverts à l’âge de 3 ou 4 ans, se “déclarent” à 4 ou 5 ans, pour ensuite entrer au monastère à l’âge de 6 ans. Tous les “Tulkus” sont nommés “Rinpoche”, ce qui signifie “le précieux”.

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