Le "tapis volant" du Louvre

Guy Duplat, Envoyé spécial à Paris Publié le - Mis à jour le

Arts visuels

Depuis ce samedi, le public peut découvrir la nouvelle section du Louvre consacrée aux Arts de l’Islam. Plus de 3 000 pièces dans un tout nouveau bâtiment de 2 800 m² d’exposition enchâssé dans le Louvre même, dans la cour Visconti. En arrivant dans "ce musée à l’intérieur du musée", on est émerveillé par "la grande voile" de métal et de verre qui recouvre la cour.

Avant même l’ouverture du lieu, les métaphores pleuvaient déjà. La plus évidente, vu le contexte, est d’y voir une grande tente bédouine qui couvre les vitrines. Elle en a l’ondulation et la légèreté. Ou un tapis volant en suspension dans les airs car "ce voile" n’est jamais accroché aux façades de la cour, il semble réellement en suspension dans les airs, tenu seulement au sol par huit fines colonnes obliques de 30 cm de diamètre. D’autres y voient plutôt une raie manta géante, ou une mantille dorée. Les architectes, Mario Bellini et Rudy Ricciotti, aiment mieux comparer cette prouesse technologique à "une aile de libellule" . La lumière la traverse et donne alors au métal une légère couleur dorée.

Installer cette peau de verre et de métal de 135 t fut une vraie prouesse. La surface est composée de 2 350 triangles métalliques, tous différents. C’est une société autrichienne qui en a réalisé le montage, la même qui avait déjà réussi les verrières au-dessus du Reichstag à Berlin et du British Museum à Londres.

C’est la seconde intervention contemporaine majeure sur l’architecture du Louvre après la pyramide de Pei qui fit tant scandale à ses débuts et qui est aujourd’hui adoptée par tous. Les architectes voulaient respecter les façades classiques de la cour Visconti et d’autre part, donner une impression d’intimité aux visiteurs. Le but est atteint. A ce niveau, et à l’étage en sous-sol, la muséographie choisit d’éviter tous murs de séparation pour montrer les liens d’une même civilisation entre tous ces objets d’époques et d’origines géographiques différentes, et pour permettre aux visiteurs de tourner tout autour des objets exposés.

L’étage en sous-sol exigea aussi une vraie prouesse technologique. D’abord, parce qu’il fallait avoir accès à cette cour totalement fermée. Mais surtout car on a dû creuser en dessous de la nappe phréatique, avec les risques de déstabiliser les bâtiments autour. Cela exigea d’utiliser des techniques pour "compacter" le sol ("jet grouting") et créer une sorte de caisson en sous-sol, muni même d’ancres pour ne pas que la pression de l’eau fasse remonter cette salle ! Les murs du sous-sol et les escaliers qui y mènent sont en béton noir, comme du marbre mat. L’escalier de 6 m dut être coulé en une fois pour éviter toute "bulle" dans le béton.

Henri Loyrette, le directeur du Louvre, voulait ajouter cette section aux sept existantes. C’est Chirac qui le décida en 2003, Sarkozy qui en posa la première pierre et Hollande qui l’inaugura ce mardi. Le premier objectif est d’enfin pouvoir montrer les trésors des arts de l’Islam que possède le Louvre. Il garde 15 000 objets auxquels se sont ajoutés 3 500, déposés au Louvre par le musée des Arts décoratifs. Ces objets couvrent 1 200 ans d’histoire, de Mahomet au XIXe siècle, et couvrent tout le monde musulman, de l’Espagne à l’Inde. Sophie Makariou qui a mené ce projet avec obstination et talent, insiste chaque fois sur le titre de la section. Elle s’appelle "Arts de l’Islam" avec une majuscule à Islam. Car, rappelle-t-elle, islam avec une minuscule c’est la religion, alors qu’avec une majuscule c’est toute une civilisation qui a brillé pendant douze siècles, sur des territoires où plusieurs religions cohabitaient comme le montre le cas des chrétiens de Syrie. Dans les Arts de l’Islam, il est possible de retrouver des objets nullement liés à la religion. "Cet art est loin d’être uniquement religieux, dit-elle. Il a largement produit des objets pour des élites dont il n’est pas assuré qu’elles aient été musulmanes et ces objets appartiennent au monde civil, au monde du pouvoir."

L’autre objectif est politique. Il s’agit de montrer aux Français, y compris musulmans ou d’origine arabe, la grandeur des arts de l’Islam, "de redonner sa grandeur à l’Islam, dit-elle encore, et ne pas le laisser aux djihadistes et à ceux qui le salissent, c’est fondamental ". En inaugurant la section, François Hollande le répétait : "L’honneur des civilisations islamiques est d’être plus anciennes, plus vivantes, et plus tolérantes que ne le disent certains de ceux qui prétendent abusivement aujourd’hui parler en leur nom. Il est l’exact contraire de l’obscurantisme qui anéantit les principes et détruit les valeurs de l’islam, en portant la violence et la haine. Les meilleures armes pour lutter contre le fanatisme qui se réclame de l’islam, se trouvent dans l’islam lui-même."

Le parcours est essentiellement chronologique avec de nombreux objets, d’abord archéologiques et historiques (dont le sens est éclairé par des écrans vidéos interactifs). Mais on admire aussi de purs chefs-d’œuvre. Comme la "Pyxide d’al-Mughira", incroyable boîte ronde en ivoire sculpté au Xe siècle pour un prince omeyyade d’Espagne avec une densité de personnages hallucinante. L’aiguière du trésor de saint Denis, est une carafe sculptée dans un seul bloc de cristal pur pour un calife fatimide (le verre soufflé n’existait pas encore). On admire aussi une tête princière d’Iran, un lion de bronze qui servait de bouche de fontaine en Espagne. Un des sommets du parcours est le baptistère de saint Louis, une œuvre des dinandiers mamelouks, arrivée sans doute via les Lusignan, anciens Croisés qui régnaient sur Chypre. Ce bassin en cuivre incrusté d’argent et d’or, est une pure merveille. Contrairement à la plupart des objets islamiques, il ne comprend pas d’autres inscriptions que le nom de l’artiste, mais bien des frises de personnages. Il plut tant aux rois de France qu’on dit que Louis XIII y fut baptisé.

On admirera encore les miniatures persanes des livres anciens, la reconstruction d’un porche mamelouk (un puzzle de 300 pierres à apparier) ou le mur de 12 m de 572 céramiques florales ottomanes. N’oubliez pas de chercher les céramiques qui obtenaient avant les Chinois, la transparence (le "grain" de riz) ou ce poignard indou, moghol, qui pouvait tuer, et qui possède un manche en jade sculpté avec une tête de cheval hyperréaliste.

L’Islam a surtout produit des arts décoratifs mais avec des artisans d’une qualité inouïe qui séduisit les rois chrétiens qui s’empressèrent de voler ou d’acheter ces trésors arabes.

Cette ouverture est aussi exemplaire par son financement. Pour un Belge, les chiffres du Louvre tiennent du miracle. Ce projet très complexe, a coûté 100 millions d’euros. L’Etat français a pris 31 millions à son compte et le Louvre a financé 11,5 millions. Près de 60 millions viennent de mécènes, c’est énorme ! Parmi ceux-ci, la Fondation privée d’un prince saoudien, Al-Walid bin Talal qui a payé à lui seul 17 millions d’euros et des Etats arabes comme le Maroc, le Koweit et Oman qui sont intervenus pour 26 millions. Mais il y a aussi la Fondation Total qui paie 6 millions d’euros et soutiendra encore en décembre le Louvre à Lens. Certes, la loi française aide au mécénat d’entreprise mais c’est aussi un état d’esprit dans une entreprise. Rappelons que Total avait jadis repris Petrofina. On se prend à rêver que des firmes installées en Belgique, puissent soutenir de même nos musées comme GDF Suez le fit avec le musée Magritte.

Avec ce nouveau département et le Louvre Lens qui ouvre le 12 décembre, le musée consolidera encore sa place de plus grand musée du monde, ses visiteurs étant passés de cinq à neuf millions annuels en dix ans, dont la moitié a moins de 30 ans. C’est une des grandes surprises de ces années de crise qu’on vit : la fréquentation des musées n’a pas baissé, au contraire.

Les Arts de l’Islam, au Louvre, à partir du 22 septembre. Avec Thalys, Paris est à 1h20 de Bruxelles, 25 trajets par jour.

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