Le temps c’est de l’art

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Arts et Expos La belle villa Empain, chef-d’œuvre Art Déco à Bruxelles, a retrouvé une nouvelle vie et un style. Ses expositions se suivent avec la même ligne de beauté et de classe apportée par sa directrice Diane Hennebert (aidée de Christophe Dosogne). Des propositions qui mélangent arts plastiques et arts appliqués (design, mode), arts de l’Orient et de l’Occident (la Villa est vouée à ce dialogue) et qui juxtaposent art ancien et art très contemporain. Une recette qui plaît puisque l’exposition précédente, "Pudeurs et colères de femmes", a attiré 80000 visiteurs.

Dès l’entrée dans la Villa, le ton est donné : dans le hall, deux œuvres de la Japonaise Chiharu Shiota qui travaille à Berlin. Elle a "emprisonné" dans un entrelacs de fils noirs une chaise et deux robes de papier, comme des objets surgis de notre mémoire et envahis de toiles d’araignées. Le temps a fait son œuvre. Plus loin, une sculpture de Pol Bury bouge imperceptiblement. Un rocher sur un plaque de métal, du Coréen Lee Ufan, appelle à la méditation. Ces œuvres pures s’intègrent dans une architecture que les expos veulent respecter. "Le sujet est le temps, mais le temps long, explique Diane Hennebert. Celui nécessaire à des artistes ou artisans pour faire leurs œuvres. Ce temps long est souvent associé à l’Orient où on sait mieux prendre son temps, dit-on, que dans un Occident plus obnubilé par l’immédiateté et l’urgence. Mais ces notions évoluent. Aujourd’hui, l’Orient, de la Chine à l’Inde, est pris aussi par le temps court. Et cette forme d’art qui demandait du temps - broderies, dentelles, miniatures, céramiques, cloisonnés - est en voie de disparition."

Elle a eu l’idée de ce thème en découvrant au musée Benaki d’Athènes des merveilleuses robes traditionnelles et anciennes dont on voit des exemples à l’expo. Elles ont demandé un long et compliqué travail de broderies. "Cette robe est brodée comme si c’était un tableau de Paul Klee", s’enthousiasme-t-elle.

L’exposition montre aussi quelques pièces prêtées par le musée de la dentelle à Bruxelles, "car la dentelle est un art qui a demandé une patience infinie et qui disparaît aujourd’hui. On a perdu jusqu’à la science de certains points de dentelle de Bruxelles." Toute cette belle exposition (sauf quelques objets kitch !) est ainsi couplée au temps, au temps qui nous amène à la mort, mais aussi au temps qui peut se solidifier en œuvres d’art.

Samuel Rousseau, jeune artiste français qui vient de recevoir l’important prix Marcel Duchamp exprime bien cette problématique dans deux installations montrées à la Villa Empain. "Un peu d’éternité" (2009) est une vanité classique, une bougie symbole d’une vie qui va un jour s’éteindre. Mais la sienne n’a pas de flamme, sauf sur son ombre. La première bougie, réelle, est éteinte avec une mèche noircie. Mais la deuxième bougie, virtuelle, son ombre projetée, a une flamme. Un travail qui montre la présence et l’absence à la fois.

Le message nostalgique est encore plus clair avec le superbe "Sans tire" (2008-2009) : un arbre dénudé est posé dans la pièce et son ombre sur le mur est modifiée par une image de synthèse qui y ajoute un feuillage exprimant le cycle des saisons. Assis dans le silence de la Villa, on voit sur l’ombre de l’arbre, les feuilles naître, grandir et puis tomber. Magnifique. Comme le sont les vidéos de Shirin Neshat et de l’Irakien Ali Assaf, dont le "Narciso" fit sensation dans le pavillon irakien de la dernière Biennale de Venise. Son film répond à la question : "que se passerait-il aujourd’hui si Narcisse se mirait à nouveau dans l’eau ? Serait-il encore capable de voir son image dans une eau polluée ?"

L’exposition est pleine de surprises. On y retrouve avec un immense plaisir la nuée de papillons multicolores, faits de bouts de textile, que Diane Didier avait déjà montrée au musée de la dentelle. Et les sublimes photos de mers d’huile, en noir et blanc, de Sugimoto. Ou les étonnants masques mortuaires en cheveux (!), d’une extrême fragilité de l’artiste bruxelloise, Hélène de Gottal. A ceux-ci, répondent les miniatures anciennes japonaises ou iraniennes, splendides aussi.

Guy Duplat