Arts et Expos

Une exposition Albert Marquet (1875-1947) était a priori une gageure tant ce peintre a été oublié par l’histoire de l’art du XXe siècle. Or, l’exposition organisée par le musée d’Art moderne de la ville de Paris est très belle et offre une vraie réhabilitation de ce grand ami de Matisse.

Dans le catalogue, Sophie Krebs liste pourtant les objections : "Que dire d’original et de nouveau sur Albert Marquet ? Peu d’historiens de l’art se sont aventurés à commenter son œuvre qui, au fil des ans, a quitté les radars de la notoriété. Le personnage est assez lisse. Sa vie ne présente aucune aspérité, aucun mystère si ce n’est son goût du silence. Quant à l’œuvre, elle montre apparemment peu d’évolution et peu de prise. L’artiste, taciturne et timide, ayant eu un malin plaisir à ne donner aucun commentaire de son travail, ni aucun écrit".

Notre Hokusai

Ami de Matisse depuis qu’il l’avait côtoyé à l’atelier de Gustave Moreau, catalogué parmi les peintres fauves, il n’en fut pas "le plus rugissant", évitant le lyrisme et les couleurs vives. On prétendait qu’il n’utilisait que les gris car les couleurs vives étaient trop chères !

Mais si c’était justement cette discrétion, ce silence des paysages, ce temps suspendu qu’il montre qui étaient son génie ?

A voir ainsi une centaine de ses tableaux, on est séduit. On est fasciné même par sa dextérité à monter l’air, l’atmosphère, l’humidité des sols, l’eau qui coule et cela avec trois fois rien. Juste quelques traits, mais si justes que le tableau, vu de plus loin, est plus vrai que nature.

A juste titre, Henri Matisse le compare au très grand dessinateur japonais Hokusai : avec la même économie de gestes, les couleurs frôlant la grisaille, le renoncement aux couleurs vives des fauves, il atteint une beauté sereine.

Albert Marquet avait bien retenu la grande leçon de la modernité : dépouiller l’œuvre de ce qui est inutile pour montrer l’essentiel. Il voulait, disait-il, "peindre comme un enfant sans oublier Poussin".

Magnifique

Albert Marquet a énormément voyagé, surtout en Algérie, mais curieusement sans que cela influence sa peinture. Ce qu’il aime, ce sont les paysages proches de lui. Il va "sur le motif" et peint les ciels de Normandie, les ports du Havre et d’ailleurs. Il multiplie les vues de Notre-Dame depuis la fenêtre de son atelier et les vues sur les quais de la Seine. Il aime montrer les ciels plombés, les eaux noires, les fumées blanches, la brume qui efface les détails. Que ce soit à Paris, Caen, Naples ou Venise.

Une grande paix se dégage de ses tableaux, tous de petite taille. Vu de près, répétons-le, on dirait une improvisation rapide. Peint-il le quai du Havre, les passants sont alors d’un trait fruste, le bateau sur l’eau n’est qu’un autre trait. Mais cette "improvisation" est le fruit d’un long travail pour saisir l’essentiel.

Et le résultat est magnifique : on voit vibrer l’air, on voit l’eau de la pluie qui couvre les pavés, on voit le silence de la neige qui tombe sur Paris.

Julien Gracq évoque un bord de fleuve "à la Marquet" : "le soir d’été qui embrume légèrement et qui lie cette gamme éteinte des verts".

Parfois ce goût des reflets le rapproche tout près de l’abstraction. Une belle redécouverte.

"Albert Marquet", musée d’Art moderne de la ville de Paris, jusqu’au 21 août. Paris est à 1h20 de Bruxelles avec Thalys. 25 trajets par jour.