Léon Spilliaert, un esprit libre

Roger Pierre Turine Publié le - Mis à jour le

Arts et Expos

Nous nous souvenions d'une exposition consternante présentée à Ostende il y a une dizaine d'années. La personnalité énigmatique et l'apport de Spilliaert à la création moderne y avaient été bafoués par la mise en exergue pléthorique d'oeuvres des quarante dernières années d'un artiste qui avait, et chacun en était alors déjà bien conscient, affirmé et développé l'essentiel de son credo durant un petit dix ans de création époustouflante de sincérité et d'audace. Entre 1902 et 1912 environ. Comme subitement vidé de son suc et d'une raison impérieuse de peindre, il s'était ensuite délité dans d'innombrables paysages convenus et images falotes.

Né à Ostende en 1881, Léon Spilliaert est mort en 1946, profondément meurtri par les affres de la guerre. Conduite par Anne Adriaens-Pannier (auteur également d'un livre d'art de grand fond, «Spilliaert - Le regard de l'âme», paru chez Ludion), l'exposition anniversaire ne souffre pas le travers précité. Si elle ne fait pas l'impasse sur les déchets des années pauvres, et c'est à son honneur de nous présenter un artiste de pied en cap, elle s'attarde avant tout au rayonnement presque mystérieux, énigmatique, des années de fièvre et d'expression hallucinée. L'expo des Beaux-Arts est exemplaire, nous révèle le Spilliaert que nous attendions, conséquent et varié, inspiré et profond, inventeur de mises en abyme géniales et novatrices.

Peintre de la mer

Neveu d'un artiste fondateur, aux côtés d'Ensor, du Cercle des Beaux-Arts d'Ostende, fils d'un parfumeur, le jeune Spilliaert avait grandi dans l'effervescente jouissance des couleurs et des fragrances. Des lettres aussi, car tout jeune il s'était épris de littérature, celle de Verhaeren et de Maeterlinck, et de la philosophie de Nietzsche et de Schopenhauer. Il n'était pas à proprement parler un rigolo! Et son art en porte les stigmates. S'il toucha peu à l'huile et aux toiles, il pratiqua avec dextérité le pastel et les encres sur papier. Les preuves d'une maîtrise étonnante de ces techniques se déclinent par dizaines ici.

Son art, il le développa après un passage par l'Académie de Bruges et, dès 1904, il exposait à Paris avec Picasso. Faut-il voir une relation de cause à effet entre sa période créatrice la plus sombre, à partir de 1907, et une déception amoureuse qui l'enferma dans sa solitude? Faudrait-il, à l'inverse, voir dans son mariage en 1916 la cause incidente d'un talent au souffle distendu? Les questions peuvent être posées. Entre-temps, le jeune Spilliaert avait rencontré Ensor, qui l'ignora, puis Permeke qui devint un ami, Verhaeren et Rik Wouters avec lesquels il y eut complicité. Camille Lemonnier l'avait, vers la même époque, encouragé dans sa quête expressive par des critiques favorables. L'exposition suit bien le fil de cette vie en marge des cénacles et des amitiés faciles.

En guise d'introduction, d'habiles mises en parallèle confrontent des oeuvres signées Spilliaert à d'autres de contemporains avouant peu ou prou des connivences de pensée et d'écriture. Redon, Khnopff, Kubin, Mellery, Ensor, Rops, et même Hokusai sur le plan de la composition. Ces oeuvres croisées méritent l'attention, elles condensent de pair un air du temps.

Rencontres

Des livres illustrés, des photos, des documents confèrent ailleurs à l'ensemble sa part de vécu et de rencontres. Murs d'un mauve délicat à l'entrée, d'un beau bleu clair ensuite et sol d'un gris pur donnent à l'espace une sorte de gaîté un peu sourde qui se marie justement avec les dessins du croqueur d'atmosphères lourdes et fuyantes. S'il favorisait les ambiances assombries de mystères, Spilliaert savait aussi les colorer, les allumer quand il seyait. Les premières salles sont chargées d'intensité.

Vertiges et abîmes

Fillettes et femmes au bord de l'eau, le plus souvent vues de dos, «Vertige» d'une femme en noir dans un décor de fin d'espace, objets inanimés avouant l'âme de leur silence, verrières... Les instants de poids se suivent sans se ressembler, peu différents pourtant les uns des autres. Une qualité dans le cas de Spilliaert, peintre du non-dit ressassé comme une brûlure dans un champ de signes et symboles très quotidiens. Avec, ici et là, des accents de pure délicatesse comme dans «Jeune femme au tabouret» de 1909. Vue de dos, une longue et abondante chevelure dorée en accroche- coeur.

On pourrait citer bien des numéros au catalogue. Impossible, il y en aurait trop! Tous de haute qualité. Réputées, les mises en abyme du peintre de marines confondent l'entendement. Spilliaert fut bien plus qu'un symboliste. C'est vrai. Il fut tout en même temps abstrait, expressionniste, surréaliste, peintre social («Ravaudeuse de filets», «Femme de pêcheur à la jupe orange», etc.), presque cinéaste d'ambiances et d'espaces («Digue la nuit - Reflets de lumière», «Le Phare d'Ostende», «Dirigeable dans le hangar», «Le Brise-lames»). Il fit des autoportraits d'une lucidité aveuglante et l'expo en compte une vingtaine... Et puis, un jour, il s'oublia dans une sorte de complaisance plastique presque incompréhensible. Nul, décidément, n'est parfait. Serait-ce pour lui que Brel, autre épris des mers et vents du Nord, créa le mot «brise-larmes»?

© La Libre Belgique 2006

Roger Pierre Turine

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