Les architectes au front

Alain Lorfèvre, à Paris Publié le - Mis à jour le

Arts visuels

Guernica - Hiroshima. 1937-1945. Deux villes martyres, deux bombardements. Le premier annonce les ravages de la Seconde Guerre mondiale, le second marque sa fin. Ainsi s’ouvre l’exposition "L’architecture en uniforme", réalisée par l’historien Jean-Louis Cohen, auteur en 2011 d’un ouvrage éponyme. Dessins, plans, affiches et films de propagande à l’appui, elle dépeint les avancées et les ambigüités du premier des arts en pleine guerre, qui, comme d’autres disciplines, eut ses dévoyés et ses justes. Elle rappelle, aussi, l’impact de la guerre sur les techniques et l’esthétique.

Du Bauhaus au nazisme

Le Bauhaus, écrin moderniste jusqu’à sa liquidation par les nazis, résume ces extrêmes. Exilé aux Etats-Unis, dans la School of Design qu’il a fondée à Chicago, László Moholy-Nagy enseigne l’art du camouflage. Otto Brandenberger conçoit les baraques métalliques en demi-tonneaux Quonset, qui hébergeront les GI’s, puis deviendront les premiers "bidonvilles" pour sans-abri dans les ruines de l’après-guerre. Erich Mendelsohn dessine et meuble un "village allemand" pour permettre à l’US Air Force de tester les effets du napalm…

Dans le Reich, on sait qu’Albert Speer, architecte favori de Hitler, devint ministre (zélé) de l’armement et de la production en 1942. Son bras droit, Ernst Neufeur, était avant-guerre assistant de Walter Gropius, fondateur du Bauhaus. Firtz Ertl, autre ancien de l’école, participe à la conception du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau. Sergius Ruegenberg, ex-responsable de l’agence van der Rohe, œuvre à l’édification du mur de l’Atlantique…

En France, si Jean Prouvé entre en résistance, Le Corbusier courtise le gouvernement de Vichy, qui crée, sur fond d’épuration, l’Ordre des architectes. Son premier président, Auguste Perret, cache des résistants mais participe à l’architecture normalisée du régime.

Innovations

Si des architectes contribuent aux destructions, d’autres bâtissent et innovent. Charles et Ray Eames imaginent des attèles en bois lamellé-collé. Max Mengeringhausen crée le nœud universel Mero, encore utilisé dans l’édification des échafaudages et des tentes. Mies van der Rohe dessine le Centre de recherche sur les minéraux et les métaux à Chicago, dont le plan rationnel, les lignes épurées et la charpente en acier annoncent le style international des années 50.

Albert Khan, ex-assistant de Ford, élabore des usines linéaires d’un strict fonctionnalisme, permettant la production à la chaîne d’équipements militaires. Premiers auxiliaires de la nouvelle puissance américaine, elles livrent un tank ou un bombardier par heure. Après-guerre, elles seront les vecteurs de la consommation de masse : puisqu’on produit si vite, plus besoin de construire durable.

Nouvel urbanisme

Pour héberger la main-d’œuvre, Richard Neutra conçoit des maisons préfabriquées ("packaged houses") et du mobilier en kit. Loin du front, la guerre industrielle dessine le visage des Etats-Unis d’après-guerre : les banlieues pavillonnaires et uniformes apparaissent, les échangeurs autoroutiers fleurissent...

En Europe, le legs de l’architecture de guerre sera plus ambigu. Le projet nazi de cité universitaire de Bratislava par les frères Luckhardt augure les "citées idéales" ou "radieuses" d’après-guerre. Le béton armé des défenses et abris se généralisera dans la bien nommée "architecture bunker". Une architecture normalisée, rationalisée, déshumanisée, aux matériaux bruts, où dominera... l’uniforme.

Jusqu’au 8 septembre. Cité de l’Architecture et du Patrimoine, 1 place du Trocadéro, Paris. www.citechaillot.fr

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