Arts et Expos

ENVOYÉE SPÉCIALE À PARIS

Patient, tout petit face aux oeuvres choisies, Quentin Blake nous attend avec son flegme britannique, sa gentillesse désarmante, son humilité exemplaire. Aux cimaises, ses dessins dialoguent avec les Degas, Maurice Denis, Maillol, Berthe Morisot, Renoir, Toulouse-Lautrec ou Jacques-Emile Blanche. En tout, l'illustrateur a sélectionné plus de 40 oeuvres - dessins, pastels, estampes ou peintures - regroupées en 10 thématiques, de la femme en ville à la femme au travail. Aquarelles décorant les murs et orientant le regard vers l'un ou l'autre tableau, ses dessins guident la visite. Ni plus ni moins, selon sa propre volonté.

En donnant carte blanche pour la première exposition du Petit Palais au célèbre illustrateur, Gilles Chazal, directeur du Musée des Beaux-Arts de la ville de Paris, a voulu relier l'ancien et le contemporain, rappeler que l'art naît toujours de l'art.

Passionné par la peinture, fervent amateur de Degas, Quentin Blake, bien connu des lecteurs de Roald Dahl, a signé plus de 250 livres, dont «Les cacatoès» ou «Zagazoo», vendus dans le monde entier. Né en Angleterre en 1932, il est un pionnier de la littérature jeunesse et ce n'est pas un hasard s'il fut nommé premier ambassadeur du livre pour enfants. D'une grande modestie, l'ancien directeur du Royal College of Art est décoré de la Médaille de l'Ordre de l'Empire britannique pour l'ensemble de son oeuvre et a été fait chevalier des Arts et des Lettres en France, un pays qu'il adore, surtout depuis qu'il y a acheté un château dans le Sud-Ouest... Ajoutons qu'il a reçu le Prix Andersen - le Nobel de la littérature jeunesse - en 2002 et qu'un musée de l'illustration portera bientôt son nom à Londres pour expliquer qu'il s'agit d'un grand artiste parfois méconnu du public.

LA FEMME AU CENTRE D'UNE EXPOSITION QUI LA DÉVOILE SOUS TOUTES LES COUTURES

«Quel plaisir, quel privilège pour moi, de puiser dans toutes les richesses du Petit Palais! J'y ai découvert des oeuvres peu connues de peintres que j'ai toujours admirés en même temps que des oeuvres très intéressantes de peintres inconnus de moi; oeuvres qui savent refléter les réalités sociales aussi bien que les tendances esthétiques», écrit le dessinateur dans l'introduction du catalogue édité pour l'exposition «Quentin Blake et les demoiselles des bords de Seine». En d'autres mots, et en souriant, il nous glisse à l'oreille, lors de notre visite, qu' «il ne s'agit évidemment pas du top fifty des peintres du XIXe mais je souhaite qu'on fasse ici des découvertes, que l'exposition soit accessible à tous. Tout n'est pas du plus haut niveau mais tout le monde peut y entrer et avoir sa propre réaction».

Des anges coquins nous attendent au haut des cimaises. L'un porte l'encadrement d'un tableau, l'autre du matériel de dessin, le troisième, une longue vue pour diriger son regard vers «La Capeline rose» de Jacques-Emile Blanche pendant que son acolyte, ébloui sans doute, retire ses lunettes de soleil pour mieux voir la jeune fille riche. De ce dessin d'accueil émane déjà l'humour libre de Quentin Blake. Premier arrêt conseillé face à ce tableau de Blanche - un de nos coups de coeur -, face aussi à cette première femme, sujet de prédilection d'une exposition qui la dévoile sous toutes les coutures, en portrait, en famille, en plein air, au labeur, au théâtre ou en conversation sur le pas de la porte.

Mis en évidence, sobre et moderne, «La Capeline rose» annonce l'étonnant «Mademoiselle Meuriot sur son poney», toile imposante du même peintre qui fut une véritable découverte pour Quentin Blake alors que le «Portrait de Mme de Bonnières» de Renoir passe plus inaperçu. Et lorsqu'on avoue à notre guide d'un jour qu'il ne s'agit pas de notre Renoir préféré, il répond en rigolant: «Moi non plus. Renoir est un impressionniste qui a fait des portraits alimentaires alors qu'Antonio de La Gandara (NdlR: dont on admire ici le «Portrait de Mme Louis Rosenau) était un portraitiste à la mode.»

On appréciera également quelques alcôves regroupant uniquement des petits tableaux ou des pastels comme l'émouvant «Madame Alexis Rouart et ses enfants» réalisé par Edgar Degas en fin de vie, alors que sa vue avait déjà fortement diminué. «J'ai écarté les dessins pour que l'on soit aussi seul avec les tableaux. Je n'avais pas envie de déranger», confie Quentin Blake qui, dans sa sélection, n'a pas voulu occulter la dure vie des femmes du peuple. Car si certaines avaient tout loisir de poser pour leur portrait, d'autres, commes les «Blanchisseuses» de Steinlen, artiste engagé, ployaient sous le poids de leurs ballots.

Les lithographies choisies de Toulouse-Lautrec dévoilent, quant à elles, la maîtrise du peintre alors que «Les Demoiselles des bords de la Seine», un chef-d'oeuvre de Gustave Courbet qui a inspiré l'exposition, se passe de tout commentaire.

Paris, «Quentin Blake et les demoiselles des bords de Seine», jusqu'au 12 février 2006 au Petit Palais, av. Winston Churchill, Paris-8e. Métro Champs-Elysées-Clemenceau. Du mardi au dimanche, de 10 à 18 heures. Entrée libre.

«Quentin Blake et les demoiselles des bords de Seine», album édité par Paris/Musée/Gallimard Jeunesse, 80 p., environ 15 €.

© La Libre Belgique 2005