Arts et Expos

L’exposition du Barbican qui s’intitule "The World of Charles and Ray Eames" ("Le Monde de Charles et Ray Eames") retrace précisément le parcours de deux créateurs "totaux", des artistes-mondes. Architectes, designers, stylistes, cinéastes expérimentaux… Charles (1907-1978) et Ray (1912-1988) Eames ont incarné, peut-être plus que tout autre, l’"American dream" et son "way of life" nés et propagés dans la foulée de la Seconde Guerre mondiale.

Héritier du Bauhaus

Voyageant en Europe au début des années 30, découvrant le Bauhaus, Mies van der Rohe et les premiers travaux de Le Corbusier, Charles, à son retour aux Etats-Unis, fut formé et cornaqué par l’architecte finlandais Eliel Saarinen - père du célèbre Eero Saarinen, autre emblême du design du XXe siècle. Il hérita de la philosophie et des précepts du design fonctionnel et démocratique que l’Europe, ravagée par la guerre, ne put propager. Il en sera le maître d’œuvre aux Etats-Unis.

Pendant la guerre, le couple (Charles épouse Ray en 1941) expérimenta de nouveaux matériaux (contreplaqué, fibre de verre). L’exposition du Barbican s’ouvre sur des moules de coques d’avion ou de civières orthopédiques conçus pour l’armée.

Dans l’après-guerre, les Eames transposent ces avancées industrielles dans la création de mobilier, notamment pour leur fameuse Eames Plywood Side Chair (1946) en contreplaqué et la Eames Plastic Side Chair (1950), moulée en fibre de verre. La deuxième, dans sa version orange, a envahi cantines d’écoles et salles d’attente de gares, hôpitaux et aéroports du monde occidental des années 60 aux années 80.

Le style "International"

Rien qu’à ce titre, les Eames seraient entrés au musée. Mais sous leur casquette d’architectes, ils participèrent aussi au courant "International". Sollicités en 1949 dans le cadre du projet californien Case Study Houses, destiné à concevoir des maisons fonctionnelles et économiques, les Eames vont présenter la leur : un cube mêlant acier, verre et béton, pour un intérieur lumineux et modulable, constitué de mezzanines et murs amovibles. Une maison à la carte, qui rencontra le succès. Le réalisateur Billy Wilder leur en commandera une variante.

Visionnaires pluridisciplinaires, au four (industriel) et au moulin (à idées), les Eames, devenus créateurs attitrés du fabriquant de meubles Herman Miller, se chargent de leur propre promotion en réalisant catalogues et courts métrages avant-gardistes. Leurs films soignés, confinant parfois à l’abstraction ou à la poésie, font encore rêver en 2016 à l’utopie industrielle d’hier.

Des films multimédias avant l’heure

Cette dimension cinématographique du couple est la partie la plus originale que l’on peut revoir à l’exposition. Le Barbican programme d’ailleurs dans sa salle de cinéma une rétrospective complète de leur filmographie. Avides de nouvelles expériences, Charles et Ray répondront positivement aux demandes du gouvernement américain de concevoir des dispositifs visuels pour les expositions universelles de Bruxelles (1958) et de New York (1964).

Plutôt que des projections classiques, les Eames ont conçu de véritables installations. "Glimpses of the USA" (1958), ode visuelle à l’"American way of life" , était une projection kaléidoscopique sur sept écrans géants.

Un même sujet ou un même décor était présenté simultanément sous divers angles, avec musique et commentaire emphatiques de circonstance (c’était la guerre froide : il fallait contrecarrer la propagande communiste avec celle du libéralisme).

Six ans plus tard, ils conçoivent "IBM Mathematics Peep Show", nouveau dispositif fractal de sept écrans permettant d’expliquer les mécanismes d’association d’idées et d’analyse du cerveau humain et, dans la foulée, des premiers ordinateurs. Cette œuvre pionnière est un des premiers exemples d’expérience immersive et multimédia, véritable ancêtre des casques de réalité virtuelle du XXIe siècle.

"The World of Charles and Ray Eames", jusqu’au 14/02, Barbican Center, Londres. www.barbican.org.uk