Les marbres de Rodin sont-ils de Rodin ?

Guy Duplat, envoyé spécial à Paris Publié le - Mis à jour le

Arts visuels

Au milieu de la salle, trône l’immense "Baiser" : un couple, enlacé et nu, s’embrasse. La sculpture sans doute la plus célèbre de Rodin, d’une audace qui fit frissonner ses contemporains quand ils la découvrirent en 1888. Rodin représente le couple de l’Enfer de Dante : Paolo et Francesca coupables d’un amour qui cause la mort et la damnation. Dans la version de Rodin, le couple est montré juste avant le baiser, assis sur un rocher. Le corps de Paolo exprime une hésitation, mais celui de Francesca s’enroule déjà autour de son amant. Le socle de marbre, mal équarri, strié, contraste avec le poli lumineux des deux corps.

Toute l’exposition au musée Rodin, "Rodin, la chair, le marbre", rend hommage à ce matériau aujourd’hui largement abandonné par les artistes mais qui peut si bien exprimer par sa transparence, la sensualité de la chair, la fluidité des chevelures, la minéralité du support.

Mais cette expo pose d’abord la question de la paternité de ces marbres. Sont-ils vraiment de Rodin ? Question iconoclaste mais que le monde de l’art s’est posée au début du XXe siècle en découvrant que ce n’était pas Rodin lui-même qui maniait le ciseau du sculpteur. Il avait l’idée de la sculpture, en fabriquait le modèle en plâtre, mais faisait faire la sculpture par des metteurs aux points et des praticiens. D’ailleurs, à cette expo Rodin, les noms de ces aides sont chaque fois mentionnés quand on les connaît.

Rodin employa durant sa vie, une centaine de ces aides, dont certains ont eu une carrière propre célèbre comme Camille Claudel (qui fut aussi sa maîtresse) et Bourdelle. Cette pratique de déléguer à d’autres la fabrication de l’œuvre n’était pas neuve. Et puis, ce n’est pas le sculpteur qui coule le bronze ! Aujourd’hui encore, cette question taraude certains : les Anish Kapoor, Damien Hirst, Jeff Koons, Wim Delvoye, Jan Fabre (dont les grands marbres "Pietas" sont exposés à Anvers), font faire par d’autres leurs idées. Comme Rodin le fit. Ce n’est pas important estiment-ils, car l’art comme disait Léonard de Vinci est avant tout " cosa mentale ", œuvre de l’esprit, conceptuel.

Rodin n’a jamais caché qu’il séparait la conception et le modèle d’une part, dont il assume la pleine responsabilité, et l’exécution d’autre part, ouvertement déléguée mais soigneusement contrôlée par lui. Il n’hésitait pas, si nécessaire, à faire d’ultimes corrections sur la sculpture même.

La guerre avec le sculpteur allemand von Hildebrand

Jusqu’en 1900, cette pratique ne suscita pas de commentaires, mais au tournant du siècle, à cause même du succès de Rodin, les esprits changèrent. On accusa Rodin de ne pas savoir tailler le marbre et d’autre part, de diriger une usine commerciale, "Usine Rodin" comme on le lit sur une lettre d’époque (on estime qu’il y a 400 marbres de Rodin) pour répondre à la demande des riches collectionneurs. On reproduisait certains marbres en plusieurs exemplaires dans le but affirmé de mieux diffuser l’œuvre. Mais ces pratiques posaient des questions : qu’en est-il de la "main" de l’artiste sculptant directement le marbre ? Celle que Rodin magnifiera en sculptant sa propre main et l’appelant "main de Dieu" ? L’œuvre ne jaillit-elle pas du choc entre la main et la matière ? Et que se passe-t-il si les "aides" continuent à faire du Rodin ? Un procès eut lieu en 1919, deux ans après la mort de Rodin, pour juger des marbres de Rodin sculptés par un de ses praticiens, Jonchery, après la mort de Rodin : sont-ce des "vrais" Rodin ou des "faux" ? La presse populaire d’alors se moquait ouvertement de ces Rodin en pagaille.

La guerre avait été surtout menée par le sculpteur allemand von Hildebrand qui jugeait que Rodin n’avait jamais taillé lui-même le marbre, en était incapable et donc, ne pouvait magnifier ce matériau. Rodin lui-même admettait que "la sculpture déléguée était quelque part une imposture". On raconte cette anecdote sur le sculpteur Falguière (1831-1900) alors surchargé de commandes. Quand un modèle venait voir son buste prêt d’être achevé, le maître faisait disparaître son aide comme un rat dans le cabinet voisin, se jetait de la poussière de marbre sur les épaules, saisissait un ciseau et s’écriait, l’air accablé : "Ah ! Madame, ce marbre me tue, mais je lui appartiens corps et âme."

Octave Mirbeau disait en 1905 : " C’est mieux de tailler sa figure bravement, soi-même, à même le bloc de pierre ou de marbre. Or, aucun homme ne sait le faire et il faut que ce soit une femme, Camille Claudel qui leur donne cet exemple magnifique que personne ne suit : ‘C’est fou, à quoi bon ?’, disent-ils."

Des notions de sincérité, de vérité, d’honnêteté bien naïves

Au sein de l’atelier, il y a donc en permanence des "aides" : la "mise aux points" consiste à placer sur le modèle en plâtre des repères (clous, petits trous, croix, signes au crayon), de prendre des mesures entre ces points à l’aide de divers outils (compas, croix) et de les reporter sur le bloc "épannelé", c’est-à-dire déjà mis à la forme générale. Le "praticien" (mieux payé que le "metteur aux points") vient ensuite pour donner au marbre la forme souhaitée en utilisant la pointe (enlever les gros éclats), le trépan (une vrille), les marteaux (pour écraser la pierre) et, enfin, les ciseaux et râpes divers.

Ce débat sur la main de l’artiste à peine clôt ( "Rodin mettait rarement la main à ses marbres mais par son contrôle incessant, il les exécutait réellement lui-même ", disait-on), surgit un problème d’esthétique. Avec l’art moderne, on préférait le sculpteur "pétrisseur de terre", le Rodin des plâtres, celui qui inventa de sculpter le fragment, l’accident, l’esquisse. Henry Moore admirait ce Rodin-là, mais pas celui des marbres : "Je ne peux vraiment pas les regarder avec plaisir , disait-il, Rodin y est handicapé par des réflexes victoriens et la sentimentalité victorienne."

Depuis, on a réhabilité les marbres de Rodin. Les notions de sincérité dans l’art, de vérité, d’honnêteté sont apparues bien naïves. On redécouvre que certains marbres montrent la modernité de Rodin. Il est passé d’une sculpture réaliste, classique, à l’antique, comme dans le bel "Homme au nez cassé" de 1875, à une sculpture radicalement neuve, volontairement inachevée, voire floue, encore plongée dans le matériau. Dans la pensée classique, l’artiste doit conduire le matériau vers la transparence en l’effaçant derrière la forme. Rodin travaille à l’inverse et donne au matériau une forte présence.

Au début, Rodin profitait des propriétés du marbre pour donner l’illusion du tissu, de la dentelle, des fleurs, des cheveux. Mais peu à peu, domine dans son œuvre le "non finito". Le modèle du genre, ce sont les six prisonniers ou esclaves de Michel-Ange sculptés vers 1530 : des corps semblant émerger d’un bloc de marbre, ou, au contraire, emprisonnés dans celui-ci. Seuls le torse et le début des bras et cuisses sont sculptés et polis. Le reste du corps reste pris dans un bloc de marbre à peine dégrossi. Une image de la lutte de l’homme pour s’arracher à la matière.

Un argument idiot et méchant

Rodin reprend cette idée. On voit à l’expo, de nombreux marbres de figures prises dans la pierre : les jeux sensuels des nymphes sous une chevelure abondante qui vient se fondre dans le bloc de marbre sur lequel on voit encore les coups de ciseaux. Ou Paolo et Francesca encore (le couple du "Baiser"), enlacés sous les nuages de marbre qui les enrobent. Ou "L’Aurore", portrait de Camille Claudel qui semble surgir des profondeurs du bloc de marbre. De nouveau, les ennemis de Rodin, comme le sculpteur von Hildebrand, s’en sont pris à lui, jugeant qu’il utilisait le "non finito" "comme une excuse confortable à son incapacité à sculpter". Argument idiot et méchant car cette idée d’une figure semblant émerger du bloc, que le ciseau du sculpteur "découvre" comme un trésor caché, rejoint les thèmes du symbolisme. Rilke écrivait : "Ce morceau de lucidité, d’être et de visage, qui sort lentement du lourd sommeil de la permanence tenace." C’est la pensée émergeant de la matière. Camille Mauclair écrivait en 1918 : "On dirait que vous savez qu’il y a une figure dans le bloc, et que vous vous bornez à casser tout autour la gangue qui la cache." Rodin utilise cette technique pour vanter dans le marbre, la sensualité, l’amour, avec une fraîcheur neuve. Un matériau jugé jusqu’alors trop sérieux pour des thèmes aussi libertins.

A la fin de sa vie, les marbres deviennent de plus en plus, et volontairement, inachevés, flous, partiels. C’est un vrai projet esthétique, pour laisser mieux agir l’imagination du spectateur. Comme il le fait dans ses dessins où il laisse les couleurs se répandre de manière aléatoire. En cela, Rodin est moderne et il le démontre aussi, ici, par ses marbres dont cette exposition est une redécouverte.

"Rodin, la chair, le marbre", musée Rodin, jusqu’au 3 mars. Paris. Avec Thalys, à Paris en 1h20. 25 trajets par jour.

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