Arts et Expos

Il y a un an le pavillon des passions humaines de Victor Horta, dans le Parc du Cinquantenaire, rouvrait aux visiteurs après restauration. Il fallait encore restaurer l’énorme et célèbre bas-relief des "passions humaines" de Jef Lambeaux. C’est chose faite depuis début juillet. Le monument rayonne désormais, littéralement, comme jamais auparavant.

Ces travaux de restauration ont été financés par le Fonds Inbev-Baillet Latour et exécutés par l’Institut royal pour le Patrimoine artistique (IRPA). Coût : 36 689 euros.

L’édifice d’Horta avait déjà restauré à l’identique avec une magnifique lumière zénithale grâce à Beliris qui a financé et exécuté le projet de restauration pour un montant de 800 000 euros. Les travaux, débutés en 2013, concernaient le nettoyage, la restauration et la protection des façades et des murs intérieurs, le renouvellement de la toiture, le traitement des plaques de marbre jaune, la restauration du sol en mosaïques et la réfection de l’escalier d’accès. Cette fois, on a restauré l’œuvre proprement dite de Jef Lambeaux.

Le Pavillon est désormais accessible (lire ci-dessous) et visible dans toute sa beauté.

Jef Lambeaux

Jef Lambeaux (1852-1908) fut un très grand sculpteur et une personnalité très romanesque. Il reçut de son vivant vingt commandes monumentales pour l’espace public : la statue de Brabo à Anvers, le pavillon des passions humaines, deux sculptures au Sablon, etc. Sa notoriété était égale au "scandale" qu’il diffusait avec plaisir. Ses sculptures néobaroques, pleines de sensualité et de chair, dans la veine de Rubens et Jordaens, lui ont valu les attaques des bien-pensants et du milieu catholique. Le sort réservé aux phénoménales "passions humaines" (qui s’appela d’abord "Le Calvaire de l’humanité"), est resté célèbre. C’était une commande publique et l’Etat, fier du résultat, en fit un double en plâtre exposé aujourd’hui au musée des Beaux-Arts de Gand.

Des montagnes de polémiques

Il présenta un carton en 1890 et travailla ensuite à l’œuvre dans un pavillon construit tout spécialement pour ce travail par le tout jeune architecte Victor Horta, élève du grand architecte de Léopold II, Alphonse Balat. L’œuvre ne fut pas prête pour l’expo universelle de Bruxelles en 1897 mais fut enfin inaugurée le 1er octobre 1899. Dès le 4 octobre, trois jours après, le bâtiment était déjà fermé et le resta pendant cent quatre ans (il était laissé à l’abandon dans les années 60-70)... Non sans susciter des montagnes de polémiques.

Jef Lambeaux, qui ne cachait pas sa fascination pour la sensualité de femmes et la virilité des hommes, fut admiré mais aussi fortement critiqué : on lui reprocha ses chairs luxuriantes, l’accusant d’érotisme, voire de pornographie.

"Grasses hétaïres de ruelles"

Ces passions trop érotiques ne plurent pas aux "culs serrés". Jean Delville traita Lambeaux de "Michel-Ange du ruisseau" et explique qu’il eut "un haut-le-cœur devant un groupe aussi colossal que nauséatif de grasses hétaïres de ruelles". Les catholiques lui reprochaient d’avoir placé le Christ en Croix sur le côté, comme subordonné à la mort qui trône au centre. Les milieux laïques lui reprochaient de ne magnifier ni les grands héros ni les vertus politiques. Les autorités demandèrent alors à Horta de fermer son pavillon néoclassique initialement ouvert sur l’avant et elles installèrent des portes provisoires… qui sont restées jusqu’en 2003.

Il s’agissait, disaient-elles, de soustraire ces nudités aux yeux du grand public. Le pavillon rouvrit épisodiquement ensuite jusqu’en 2010 où il ferma pour rénovation quand une plaque de marbre tomba.

L’empire des sens

L’œuvre superbe de force et de lyrisme ne choque plus personne aujourd’hui. Et si elle est restée longtemps cachée, c’est d’abord qu’elle demandait un gardien - trop cher - et que le pavillon avait été concédé… au centre islamique voisin. Le plus piquant fut en effet que le roi Baudouin offrit un bout du parc du Cinquantenaire pour y bâtir une mosquée et que les religieux y découvrirent avec horreur la saine sensualité de ces bacchantes.

Jef Lambeaux, né d’un père wallon et d’une mère flamande (il écrivait phonétiquement dans les deux langues !), était très belge par son sens du mélange et du métissage des influences pour recréer un monde à la Thyl Ulenspiegel, déjà un peu Delvoye ou Fabre.

Guy Cassiers, avec des acteurs néerlandophones et francophones, vient de créer pour Mons 2015 "Les passions humaines", avec un texte d’Erwin Mortier : une grande fresque historique "noir-jaune-rouge", avec son cortège de figures illustres (le roi Léopold II, l’architecte Victor Horta, l’écrivain anarchiste et homosexuel Georges Eekhoud…), mais aussi de drames humains, d’oppositions sociales, morales et idéologiques.


Le pavillon Horta-Lambeaux est accessible pendant la période estivale - soit jusqu’au 25 octobre cette année. Le mercredi de 14h à 16h ainsi que le samedi et le dimanche de 14h à 16h45. Avec un ticket d’entrée à prendre au musée du Cinquantenaire.