Arts et Expos

Première exposition en Belgique de la grande vidéaste finlandaise Eija-Liisa Ahtila.

Elle est tout à l'opposé de son terrible homonyme, le roi des Huns. La vidéaste finlandaise Eija-Liisa Ahtila née en 1959, est d'une rare subtilité, avec une sensibilité écorchée. Ses premiers films parlaient de la mort, du désarroi, de la folie, de la consolation possible. Elle mettait en scène nos émotions, joies et peines dans des films d'une soufflante beauté. Elle fit sensation à la Documenta 2002 avec "The House », l’histoire d'une femme rentrant dans sa maison de bois au milieu de la forêt. Elle entend des voix qui bouleversent sa notion du temps et de l'espace. Elle s'envole, une vache entre dans son salon. Un film conçu au départ d'entretiens avec des femmes psychotiques. Un basculement dans l'irrationnel à travers un récit sur la perte des repères temporels et spatiaux.

"The Hour of Prayer" à la Biennale de Venise en 2005 commençait par des aboiements de chien et une tempête de neige sur New York. La narratrice se souvenait de la mort de son chien Luca, prétexte à l'intrusion de la mort et du deuil au coeur du foyer. Le deuil se fait lentement et s'achève dans des images prises au Bénin, avec des chiens errants et la narratrice entonnant une chanson douce.

Ahtila est d'abord cinéaste. Elle élabore des scénarios très fouillés, racontant une histoire. Une fois le scénario prêt, elle fragmente son récit, y mêle l'inconscient et le magique. Elle multiplie les écrans pour obliger le spectateur à s'impliquer dans la narration et lui faire comprendre la coexistence possible de plusieurs temps et espaces. Par ce biais, elle peut montrer les différentes strates de son histoire. Certes, cela déconcerte parfois le spectateur, mais cela l'amène aussi à un autre niveau de compréhension où réalité et fantasme, détails et macroscope, se mélangent.

© Eija-Liisa Athila, Horizontal, installation view M - Koen De Waal​

Le grand sapin horizontal

On retrouve tout cela dans son exposition au musée M de Louvain, sa première en Belgique avec ses œuvres plus récentes, marquées par la question écologique. Elles n’ont hélas plus la même force que ses premières mais on y retrouve néanmoins son talent pour nous montrer notre lien avec la nature menacée.

Dans la première salle, on voit flotter sur un écran de leds, comme dans un utérus, une figure de mère. A côté, des vidéos jettent le trouble en nous montrant notre parenté avec les chimpanzés. Peut-on être capable d’empathie pour d’autres êtres vivants ?

Dans une autre salle, c’est notre empathie pour la nature qui est exprimée avec six projections conjointes formant l’image immense et magnifique, sur 30 m, d’un sapin à l’horizontale bougeant sous la brise. On ressent physiquement la présence de l’arbre par le renversement du regard. L’homme n’est pas le centre du monde.

On retrouve cet impact de la nature dans « Fishermen » où des pêcheurs du Bénin tentent sans cesse de franchir la barre de l’Océan dans un bruit assourdissant de vagues. On y éprouve la tension entre l’homme et la nature, entre la mer et ces réfugiés qui risquent de s’y noyer.

Dans d’autres vidéos, on retrouve le souci d’Athila pour la fragilité humaine et, en particulier, les femmes psychotiques. Cinq petits films montrent ces « délires »: une femme se cache sous son lit d’hôpital, une fillette se couche dans la boue, une femme rampe sur un pont. Peuvent-elles se pardonner à elles-mêmes? Dans « The Wind », elle fait le lien entre le vent qui crée le désordre et le désordre dans la tête d’une femme dépressive avec des périodes psychotiques. Des histoires de drames humains, mais pleines de sensibilité et de poésie qui explorent aussi les mécanismes de notre perception des autres comme de la nature.

Eija-Liisa Ahtila, au musée M à Leuven, jusqu’au 16 septembre