Louvain-la-Neuve réinvente son musée

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Arts visuels

Un nouveau musée à Louvain-la-Neuve pour fin 2015, dans le beau bâtiment de l’actuelle bibliothèque des sciences, et une nouvelle directrice pour mener ce projet. Une belle occasion pour rencontrer Anne Querinjean nommée en août dernier à la direction du musée de l’UCL, succédant à Joël Roucloux.

Licenciée en archéologie et histoire de l’art, sortie de l’UCL, 50 ans, mère de quatre enfants et habitant Louvain-la-Neuve depuis vingt ans, la nouvelle directrice était responsable, depuis près de dix ans, de l’équipe "Sésame, Musée ouvre-toi" d’Educateam des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique.

Quand on l’interroge, elle développe rapidement sa vision d’un musée : "J’ai la conviction, nous dit-elle, que l’œuvre d’art accessible à tous, dans un musée, a cette spécificité de faire surgir, à travers un objet, quelque chose d’immatériel, de l’ordre du dévoilement, du surgissement.

Mais pour cela, il faut aider à l’accessibilité de tous vers l’œuvre d’art. Et c’est le musée, inscrit dans la cité, mais à l’écart de ses bruits, qui peut le faire. Le musée peut permettre cette rencontre entre la singularité d’un artiste et cette autre singularité, celle du visiteur. Cette rencontre peut être aidée par la médiation, et elle devient très intéressante et puissante. La rencontre modifie notre regard sur la société car elle touche à l’altérité, à la rencontre avec l’Autre."

Des jeunes devenus "native digitals

Dans un monde de plus en plus virtuel, où les jeunes, dit-elle, sont devenus des "native digitals", le musée est encore plus important car il permet de mettre en dialogue la personne et la présence physique de l’objet : "Rien ne remplacera cette rencontre, car c’est ce contact quasi sensoriel avec l’objet réel qui, seul, peut susciter l’émotion, nous mettre en mouvement (ce qui est l’étymologie du mot émotion)."

Avec Anne Querinjean, on est d’emblée dans la relation avec le public. C’est certainement pour cela qu’elle fut choisie, première directrice du musée qui ne soit pas une académique (un professeur), et qui n’a pas fait de thèse de doctorat en histoire de l’art. "Je me rends compte que c’était un choix audacieux mais qui est important et donne une grande liberté. La médiation vers les publics et l’éducation sont bien des points fondamentaux de ce musée même si, bien sûr, il restera lié à la recherche et fonctionnera en lien avec les facultés de l’université."

Anne Querinjean a pour l’instant son bureau dans l’ancien musée, près de la Grand-place, un petit bureau où elle se souvient avoir été interrogée pour ses examens par Ignace Vandevivere, son professeur d’histoire de l’art et créateur du musée de Louvain-la-Neuve, appelé "Le musée du dialogue". Elle avait travaillé avec lui sur Europalia Espagne et en particulier sur l’exposition consacrée à Juan des Flandres qui eut lieu à LLN. "Je voudrais renouer des contacts avec Europalia", nous dit-elle, même si c’est trop tard pour cette édition-ci consacrée à l’Inde. "Notre musée doit s’inscrire dans ces grandes dynamiques qui peuvent nous amener de nouveaux publics."

Après ses études, elle travailla deux ans avec MSF au Darfour (son mari est médecin) et deux ans de plus aux Philippines où elle prit en charge un projet de microcrédit pour des organismes de santé dans les bidonvilles, et où elle apprit à gérer des équipes.

Modifier l'image du musée

En 1991, elle arrivait au Musée des Beaux-Arts à Bruxelles, au service éducatif, où elle créait il y a dix ans, "Sésame, Musée ouvre-toi", un programme d’ouverture vers des nouveaux publics souvent fragilisés (grande pauvreté, handicap, immigration, etc.). "Le musée se devait de sortir de ses murs pour trouver de nouveaux publics. Et nous avons développé des outils pour aller sur les lieux de vie même des gens en y travaillant avec les associations en place. Il fallait modifier l’image trop imposante du musée. Je me souviens être venue avec ma valise didactique dans des lieux aussi précaires que la Gare centrale. Certes, ces personnes ont souvent des besoins prioritaires à satisfaire, mais l’art, la venue ensuite au musée, peut les aider à retrouver une certaine dignité."

Anne Querinjean quitte les Beaux-Arts "rassurée", dit-elle, sur la pérennité de son projet. La direction du Musée de LLN apparut comme une belle opportunité à celle qui habite la localité depuis vingt ans : "J’ai toujours aimé le côté humain du musée de Louvain-la-Neuve alors les grands musées ont souvent un aspect lourd et difficile. Même dans le futur nouveau musée, avec six fois plus d’espace, cela restera à taille humaine. Et j’ai toujours aimé le nom même de Musée du dialogue , la confrontation entre art populaire et art savant, art européen et art traditionnel du Congo, entre époques, du Moyen Age à l’époque moderne, entre l’universitaire et l’artistique, etc. Le défi du nouveau musée m’intéressait aussi. Par cette installation, nous aidons à pérenniser un patrimoine remarquable, la bibliothèque des sciences, le bâtiment de l’architecte André Jacqmain, et nous allons y développer encore plus le lien entre nos collections et celles, scientifiques et diverses, des facultés de l’Université."

Le nouveau musée s’ouvrira fin 2015, rappelle-t-elle ; les importants travaux de rénovation et de transformation de la bibliothèque commenceront dans le courant de 2014 et coûteront dix millions d’euros, une somme à trouver grâce au mécénat. Les architectes sont ceux de l’université, on travaillera en interne. Déjà, des mécènes se sont fait connaître. L’association Promethea et la fondation Louvain œuvrent aussi à cela. Pour la scénographie, le musée fera appel à du mécénat de compétences : des entreprises offrent des équipements ou des services. "Ce projet s’inscrit dans une réhabilitation de tout le quartier de la bibliothèque actuelle qui, elle, déménagera au bâtiment Van Helmont. On prévoit une bonne accessibilité pour les handicapés, un fléchage des différents lieux culturels de la ville, etc."

Pour Anne Querinjean, "la scénographie adéquate est celle qui permet un décodage des œuvres sans être une mise en scène en soi. Il faut que le bâtiment et la scénographie soient justes. On gardera quelques meubles de Jules Wabbes restaurés. Il faudra étudier la lumière, très subtile dans ce bâtiment, la découpe des niveaux, etc." Ses modèles en la matière ? Le Mac’s au Grand Hornu et le nouveau Lam à Villeneuve d’Asq, près de Lille, "chaque fois des musées inscrits dans un bâtiment qui a une histoire".

2500 m² d'exposition

Que va-t-on voir sur les 2 500 m² d’exposition ? "D’abord bien sûr, il y aura deux ou trois espaces pour exposer une partie des collections permanentes qui comprennent 20 000 numéros d’inventaire dont bien sûr tous n’ont pas la même importance. Mais j’ai constaté à quel point le musée prête ses œuvres, preuve de la qualité de ses collections." Le musée a grandi, souvent grâce à des legs importants et comprend autant des œuvres anciennes que des tableaux modernes ou une collection de moulages. On y trouve des pièces de l’Antiquité, des gravures anciennes, des sculptures du Moyen Age, qui peuvent côtoyer des statues africaines, des gravures d’Ensor ou des tableaux de Brusselmans, Bertrand ou Dotremont. "Une très belle donation va se faire bientôt, nous annonce-t-elle, qui contribuera à ce lien que nous voulons faire entre art, sciences et civilisation."

Il y aura en plus des espaces pour les expositions temporaires qu’elle veut transversales avec des thèmes comme "le corps" ou "la folie" et qui pourront intégrer les collections scientifiques d’autres facultés. "Je voudrais bien évoquer aussi dans ces expositions l’histoire de l’université et celle de la construction des savoirs."

Ce ne sera pas un musée d’art contemporain, mais celui-ci y sera le bienvenu, souligne-t-elle, comme il l’est déjà aujourd’hui avec l’accueil d’artistes. En 2013, par exemple, pour la prochaine Biennale de Louvain-La-Neuve, Michel François travaillera au musée. "Je voudrais aussi qu’il y ait des œuvres contemporaines dehors, devant le bâtiment, et faire travailler des artistes avec les habitants car j’ai toujours constaté que ceux-ci s’approprient un projet dans lequel chacun est mobilisé."

On sait que le musée n’attire pas assez les étudiants eux-mêmes, entre autres par son manque de visibilité actuelle : "Les étudiants sont très près de leurs cours et de leurs réseaux sociaux qui créent une autre culture. Mais quand ils franchissent la porte du musée, ils l’investissent, et abordent le savoir autrement. J’aimerais que le musée devienne aussi une ‘maison d’hôtes culturelle’ où les étudiants et les jeunes pourront entrer, participer à des ateliers créatifs, organiser des concerts, des performances, mais bien sûr sans jamais mettre en danger la mission de conservation et de recherche du musée. Les œuvres d’art ne deviendront jamais un simple décor pour autre chose. Dans le nouveau musée, il y aura un espace de 550 m² qui pourra accueillir ces nouveaux projets participatifs. Le but est que chacun puisse se sentir bien au musée."

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