Arts et Expos

Un jugement qui fait réagir le monde de l'art contemporain.

C’est un jugement très étonnant que vient de rendre le juge anversois du tribunal de première instance, B. Clijsters, contre le grand peintre belge Luc Tuymans. Il a donné raison à la (bonne) photographe qui lui reprochait d’avoir adapté sans son accord, une photo qu’elle avait prise pour « De Standaard » du politicien Jean-Marie Dedecker.

Montage : photo:Katrijn Van Giel - peinture: Luc Tuymans
© Montage : photo:Katrijn Van Giel - peinture: Luc Tuymans

Une belle photo par ailleurs, prise un soir de défaite électorale en 2010. Plus tard, en 2011, Luc Tuymans était parti de cette photo parue dans la presse (il l’admet), sans demander l’accord de l’auteur, pour en faire une vision générale du politicien populiste sous le titre « A belgian politician », lui donnant un autre format et des couleurs mauves très spécifiques, mais le juge lui reproche d’avoir repris tous les éléments clés de la photo, y compris le cadrage, la tête coupée au milieu, la lumière, la transpiration sur le front, etc. Pour le juge, les couleurs de Tuymans n’y changent rien. Le droit d’auteurs s’applique et c’est un plagiat.

L’oeuvre a été acquise depuis par un collectionneur américain, Eric Lefkofsky, mais Luc Tuymans est condamné à ne plus montrer l’œuvre ni sa reproduction sous peine d’une astreinte astronomique de 500000 euros par « faute ».


Recontextualiser

Le juge n’a pas voulu admettre que c’est l’essence même de l’œuvre de Luc Tuymans de partir de photos existantes et de les recontextualiser pour en faire sa vision du monde, pour mettre en doutes les « photos » du monde. Luc Tuymans interroge sans cesse la nature même des images. Il l’a fait avec quantité de photos anciennes (chambres à gaz) ou plus récentes (le roi Baudouin, Lumumba, Condoleezza Rice, la reine Beatrix, etc. ) ou de photos prises par lui-même à l’aide de son GSM. C’est tout un genre des arts plastiques du XXe siècle (depuis Warhol jusqu’à Gerhard Richter et Marlène Dumas) qui est visé par ce jugement, c’est « L’appropriation art » qui est ainsi condamné.

Dans une réaction au jugement l’artiste explique, via son avocat Alain Berenboom : « Chaque œuvre de Luc Tuymans, comme celles de beaucoup d’artistes actuels est basée sur des images qui circulent dans le monde. Comment un artiste pourrait-il mettre en question le monde s’il ne peut en utiliser les images ? »


Pas une parodie

Le juge n’a pas admis l’argument qu’il s’agirait d’une « parodie ». La parodie est un cas qui, comme la caricature et le pastiche, permet explicitement l’exception au droit d’auteurs. Luc Tuymans plaidait que ses oeuvres sont des « parodies », la photo de Dedecker est devenue une image conceptuelle de la « déliquescence de la politique belge », qu’il y dans son tableau un niveau conceptuel et ironique. Mais le juge a rejeté l’argument de la « parodie » estimant que celle-ci, pour être recevable doit être « ludique, humoristique, clownesque », et que le but doit être « le sarcasme ». L’oeuvre de Tuymans ne serait pas assez « clownesque ».

Le juge na pas tenu compte d’un récent jugement de la Cour européenne de Justice (septembre 2014) qui dit que la parodie peut être la reprise d’une œuvre dans un simple esprit de « moquerie ». Et il n’a pas tenu compte de la jurisprudence belge qui dit que la parodie n’est pas seulement la caricature mais aussi un genre artistique caractérisé par l’ironie ou un humour décalé. Or, Luc Tuymans, par ses interrogations, veut créer un regard « détaché et ironique » sur le monde.

Si plusieurs artistes actuels interrogés par De Standaard, estiment que l’œuvre incriminée de Tuymans, « copie » trop la photographie de Katrien Van Giel, les limitations apportées par ce jugement et l’ampleur de l’astreinte sont une crainte pour tout un genre de l’art actuel.


Ce jugement fait déjà réagir en tout cas, le monde l’art contemporain. Dirk Snauwaert, directeur du Wiels à Bruxelles, nous a donné sa réplique : « Ce juge ne suit pas l’art contemporain. La photo est une parodie de Dedecker, Luc Tuymans a rendu de l’âme à une photo sans beaucoup d’intérêt. Le juge devrait lire les commentaires sur l’oeuvre de Gerhard Richter qui est parti souvent de photos. On pourrait dire sinon que chaque photographe vole l’image de celui qui est portraité et fait un vrai plagiat de la réalité ».

Luc Tuymans va en appel avec son avocat Alain Berenboom, grand spécialiste du droit d’auteurs.