Lynch, du cinoche à la pierre

Roger Pierre Turine Publié le - Mis à jour le

Arts et Expos

L’exposition mériterait tous les superlatifs, s’ils n’étaient éculés et peu de saison à l’égard d’un artiste qui s’élève au-dessus de la mêlée à la seule force de son trait costaud, profond, puissamment ancré dans les encres et les matières. Dans la vie, quand elle se peuple de misères, de lourdeurs, d’industrialisations, de fatigues et, pourtant, d’espoir.

Catherine de Braekeleer et son équipe du Centre de la Gravure ont, encore une fois, une fois de plus et qui s’en plaindrait sinon quelque manant de mauvaise foi, enclenché la vitesse supérieure pour nous réserver un accrochage et des images dont la ferveur et une omniprésente tension, une passion, le disputent à l’authenticité des gestes et des pensées.

Si ses films l’ont fait connaître et reconnaître, il y a longtemps déjà, quand "Elephant Man", "Lost Highway" ou "Blue Velvet" crevaient les écrans et l’engouement des cinéphiles, c’est plus tardivement que le peintre de formation, né dans le Montana en 1946 et émigré en Pennsylvanie en 1965 pour y étudier les arts plastiques et s’y établir, troqua la caméra pour, non pas la planche à billets, mais la pierre lithographique, sorte, en son cas, de pierre philosophale innervée d’impulsions sauvages et envoûtantes. De mystères !

Mais David Lynch réfute les biographies et, l’accrochage louviérois ayant éradiqué toute chronologie dans la démonstration d’un art parvenu à maturité en très peu de temps - quelques mois ! -, nous serions malvenus de nous y attacher impunément. Les œuvres, rien que les œuvres ! Tel est bien le credo de tous les créateurs d’envergure, la vérité de l’acte supplantant pour eux toute autre approche abusive ou futile.

Un autre monde

"J’adore pénétrer dans un autre monde et j’adore les mystères", écrit Lynch dans "Mon histoire vraie", parue en 2008 chez Sonatine Editions, à Paris. Qui en douterait au vu de l’impressionnante série d’estampes qui, toutes, de l’une à l’autre, nous décrivent un univers, des mondes, qui, s’ils ne sourient pas vraiment, semblent chargés de rêves, d’évasions, de constats, de tribulations, d’émotions à fleur de pinceau.

S’ouvrant sur une œuvre forte qui, d’emblée, vous interpelle par la densité d’encrages qu’habite aussitôt l’être en équilibre sous une pluie de gouttes grosses comme des pâtés d’encre, l’exposition vous indique sans coup férir, à la seule force du poignet de l’encreur, que la fête sera à son comble pour cause d’urgences implacables.

"Main in the Rain", la lithographie en question, est éditée sur un beau papier Japon qui en condense les forces d’attraction. Elle date de 2008, soit d’une année à peine après les premiers essais. Premiers essais alignés en une suite de douze planches pour une série compacte "The Paris Suite", quand, à ses débuts, Lynch recourait à la couleur. Du rouge, du noir, du crème et des chapelets de signes, graffitis informels, tentacules et diversions à la volée. "J’ai appris - écrit Lynch - que, juste sur la surface, il y avait un autre monde, et encore d’autres mondes si on creusait plus profond." Des mondes qui vont, dès la fin 2007, surgir de coups de brosse fomentés entre pensée directive et écriture abrupte, presque brute. Des envolées du pinceau directement efficaces.

C’est simple, à peine entré dans l’expo comme on s’invite à la découverte, on est empoigné corps et âme.

"Femme à la fenêtre"

A Philadelphie, où il réside depuis l’âge des engagements et des études, Lynch se trouve en terre d’affinités. Il aime la ville et ses climats, ses ambiances. Il apprécie les sites industriels, surtout les désaffectés et, à cet égard, exposer à La Louvière ne pouvait que lui être agréable.

Pour cette raison et pour une "première" en Belgique, le choix du Centre de la Gravure de la cité du Centre n’est pas anodin.

Mais laissons là l’anecdote et plongeons, tête baissée, dans cet univers qui, s’il s’écrit parfois en mots précis de la main de l’artiste dans l’image même, remue des vérités sans autrement s’y attarder. En arrière-plan.

Dans "Woman in Window", à nouveau imprimée sur papier Japon, quel enchantement, une femme nue, en vitrine, gros traits musclés, avance ses avantages comme son métier le stipule. C’est franc, net, sans manières ni redondances. Brûlant d’une vie telle qu’elle est. Installé rue des Amours, dans une artère qui, jadis, accueillait des dames en offrande, le Centre de la Gravure et La Louvière semblent, ici aussi, de mèche intime avec l’artiste d’une Amérique dont il lorgne les temps durs, inexpugnables.

On ne peut tout citer, seulement une gravure ou l’autre. Elles seraient toutes à nommer, à décortiquer. Toutes ont leurs clairvoyances, leurs réalités sous-jacentes, leurs incendies latents. Du noir profond sur du blanc plus épars. Mais du blanc quand même et qui, souvent, s’avère lumière, ouverture. Ajoutons-y le côté volatile du coup de pinceau quand il ordonne ses éclaircies, et l’on touche à l’humanité que chaque image décortique à propos d’un temps arrêté sur un individu.

Usines symboles

"Pour moi, les usines sont les symboles de la création, avec le même genre de processus organique qu’il y a dans la nature." Lynch exécute ses appropriations entre ciel et espace. Entre cheminées qui fument et sites ailleurs déclassés. Entre le sombre et le tendre. Entre l’homme et la machine. Il y a, chez Lynch, un monde qui s’éclate, qui bruisse et se tend, sous pression. Les vibrations sont légion. Comme dans ses courts métrages, pour la vision desquels le Centre de la Gravure a créé une salle de cinéma, fauteuils et rideau de velours rouge. Ses récits filmés avouent des magies plastiques qui devaient déboucher sur leur variante picturale. Déclinée sur deux étages, la fête à Lynch est complète et superbe. Un régal pur comme la vie !

Roger Pierre Turine