Marcel Broodthaers, roi de New York
Première rétrospective américaine, au MoMA. Les USA se sont emparés de notre génie. Analyse.
- Publié le 14-02-2016 à 10h27
- Mis à jour le 15-02-2016 à 07h00

La première grande rétrospective Marcel Broodthaers aux Etats-Unis s'est ouverte ce dimanche, jour de Saint-Valentin, au MoMA (Museum of Modern Art) à New York, avec 200 oeuvres de l'artiste belge (1924-1976).
On a bien sûr un pincement au cœur en voyant cet artiste majeur (le plus grand artiste belge du XXe siècle avec Magritte), fêté à New York et partout ailleurs mais pas (encore ?) en Belgique. C'est d'autant plus triste que cette exposition au MoMA est la suite annoncée de la vente de la très importante collection Herman Daled, une vente au MoMA qui avait fait grand bruit.
Le grand collectionneur bruxellois qui possédait avec 80 Broodthaers, la plus grande collection de l'artiste, n'avait pas trouvé d'intérêt en Belgique mais bien aux Etats-Unis.
Le MoMA s'en glorifie aujourd'hui : "Nous avons pu acquérir en 2011 avec la collection Daled, une des plus grandes collectons d'art conceptuel américain et européen de la fin des années 60 et des années 70. La collection Daled nous apporté non seulement 80 oeuvres de Broodthaers mais aussi un riche ensemble d'archives, de documents et de photographies qui font de New York le nouveau centre mondial pour la présentation et l'étude de cet artiste."
La vente de la collection Daled
En 2011, Herman Daled (qui était ce week-end au MoMA), nous disait : "Je dois avouer que j'ai été déçu du manque total d'intérêt de la part des institutions belges. A part Joost Declercq, directeur du musée Dhondt Dhaenens à Gand et Dirk Snauwaert du Wiels, pas un directeur n'est venu voir cette collection, ni le musée des Beaux-Arts, ni le Smak, ni le Muhka, ni le Mac's, ni Ostende. Par contre, j'avais des offres du Ludwig Museum, de l'Art Institute de Chicago, de la Culturgest de Lisbonne, d'un musée mexicain. Mais c'est Christophe Cherix, le spécialiste du MoMA, qui nous a convaincus. Il a fait venir toute la collection et les archives à New York pour les présenter devant le conseil des donateurs (board of trustees). J'ai eu de la chance de pouvoir prendre une décision "pre mortem" en trouvant une destination favorable à ma collection. Mais c'est curieux, alors que j'avais la plus grande collection de Broodthaers, de ne plus en avoir un seul ! A posteriori, je suis reconnaissant aux institutions belges de ne pas avoir marqué d'intérêt car il eut été cornélien pour moi de choisir entre elles et le MoMA."
Une tournée
Cette exposition au MoMA intervient après celles, l'année dernière, spectaculaires, à la gloire de Broodthaers, à Kassel pour fêter l'anniversaire de la Documenta, et à la Monnaie de Paris qui avait pu reconstituer son célèbre "Musée département des aigles".
L'exposition du MoMA ira ensuite au musée Reina Sofia de Madrid en octobre et au Kunstsammlung Nordrhein-Westfalen de Dusseldorf en mars 2017.
Le New York Times parle déjà longuement de cette exposition sous le titre "Un nœud d'énigmes", présentant l'artiste comme un des poètes-artistes européens les plus influents du XXe siècle qui a influencé une génération de jeunes artistes américains. "Certes, beaucoup de visiteurs du MoMA pourront trouver obscures ses références culturelles et personnelles venues du Vieux monde et de la littérature, surtout pour ceux que rebutent l'art conceptuel et la nécessité de lire les notices pour comprendre l'œuvre, mais c'est justement cela qui rend cet artiste si cher aux spécialistes de l'art : un nœud d'énigmes sans cesse à dénouer et à renouer."
Le poète qui inventa les installations
Une œuvre poétique et complexe qui a révolutionné l'art contemporain
L'exposition au MoMA est une rétrospective qui montre bien les trois temps de la brève carrière de Broodthaers né à Saint-Gilles en 1924 : d'abord le poète-artiste, ensuite le directeur d'un musée imaginaire, enfin, l'inventeur des installations.
Broodthaers se voulait d'abord poète (ce qu'il restera toute sa vie), admirant Mallarmé et Baudelaire, comme Magritte. Il publie quelques recueils, fait des films, des performances. On montre New York son premier film "La clef de l'horloge, Poème cinématographique en l'honneur de Kurt Schwitters" où la forme du film rejoint les collages de Schwitters. Broodthaers est dans la Résistance, il est un temps membre du parti communiste, rencontre Magritte.
Mais il restait mécontent, écrivait-il dans sa célèbre invitation à son expo de 1964 : "Moi aussi, je me suis demandé si je ne pouvais pas vendre quelque chose et réussir dans la vie. Cela fait un moment que je ne suis bon à rien. Je suis âgé de quarante ans. L'idée d'enfin inventer quelque chose d'insincère me traversa l'esprit et je me mis aussitôt au travail."
L'acte qui le fit entrer dans douze ans (c'est court !) de création intense fut de recouvrir de plâtre 50 exemplaires de son dernier recueil de poèmes "Pense-bête".
La moule et le moule
Sa première période est surréaliste et pop, à la sauce belge, marquée par les moules et les coquilles d'œuf qu'il recevait d'un restaurateur proche de son atelier. Il s'emparait de symboles belges comme il utilisera les frites et le charbon pour se confronter à son identité belge avec humour. Il dira un jour que si Joseph Beuys se compare à Wagner, lui-même se comparait à à Offenbach. Mais "moule" est un signifiant qui indique aussi "moule=la forme qui génère". Herman Daled acheta son premier Broodthaers en 1966, "La robe de Maria" qu'on présente à l'exposition.
Vint alors 1968, la contestation qu'il a menée dans le hall du Palais des Beaux-Arts et sa décision d'arrêter d'être artiste et de devenir "directeur et conservateur" d'un musée à lui, "le musée d'art moderne - département des aigles", une manière poétique et artistique de poser toutes les questions de l'art : de l'objet (cfr Duchamp), des mots et de la tension entre signifiant et signifié (cfr Magritte), de la place d'un musée, de l'argent dans l'art, du rôle du visiteur. De ce qui fait l'art.
Que veut dire un musée ?
Des questions fondamentales qui restent actuelles mais qu'il posait à la manière de mai 1968 avec un sens politique contestataire et très poétique, posant des rébus plus qu'apportant des réponses. Que veut dire un musée, que devient l'objet courant, ou l'objet dit d'art ? Comment interviennent le marché, l'économie, la publicité, l'argent ? Son musée est une interrogation, vue de l'intérieur, avec humour et poésie de tout le système de l'art.
Pendant quatre ans, son musée, commencé dans son appartement, a grandi 12 fois, d'expo en expo, dans 7 villes, et se retrouvait en 1972 à la mythique Documenta de Kassel d'Harald Szeemann. En 1972, il arrête pour, dit-il, redevenir artiste. Il déclare son musée en faillite et à vendre.
Les Décors
Il crée alors ce qu'il appelle les "Décors" et que le MoMA présente comme l'invention d'un art qui fera florès: l'installation. Comme son "jardin d'hiver", son "oasis dans le désert", qui avait été repris à la dernière Biennale de Venise et qui ouvre l'expo au MoMA, rempli de palmiers, de sièges de jardin et de reproductions d'animaux exotiques, un "décor" montrant que le musée est un lieu de promenade.
"Décor", est par ailleurs le titre d'une forte installation de 1975, pour une galerie londonienne, reprise à New York : deux appartements bourgeois, un du XXe et l'autre du XIXe siècle, reconstitués mais avec comme meubles et décors des armes (les fusils de la guerre du Vietnam, les canons de Waterloo). Une manière percutante de dénoncer les liens entre guerres et affairisme.
Marcel Broodthaers avait un charisme exceptionnel et ne cessait de poser des questions, des énigmes poétiques, de jeter des pierres dans la mare de l'art et de voir les ronds formés, avec humour, générosité et intelligence. Nous laissant séduits et perplexes, nous empêchant de devenir de simples consommateurs.
"Marcel Broodthaers, a retrospective", MoMA jusqu'au 15 mai