Marcel Broodthaers, star du printemps
La Monnaie de Paris a reconstitué son mythique "Musée d'art moderne-département des aigles". Et la Fondation Herbert, à Gand, offre un ensemble exceptionnel de ses œuvres et textes. Un artiste fondamental de la fin du XXe siècle qui continue à inspirer les artistes d'aujourd'hui. Avant sa grande rétrospective au MoMA en 2016. Reportage.
- Publié le 22-04-2015 à 19h12

Marcel Broodthaers (1924-1976) en eut souri. Voilà son "musée" installé dans un des lieux les plus prestigieux de Paris : la "Monnaie de Paris", la plus vieille entreprise du monde où on frappe la monnaie depuis 1150 ans. Située le long de la Seine, sur le quai Conti, en face du Louvre, ses prestigieux salons XVIIIe siècle abritent désormais des expositions réputées "impossibles".
Après avoir ouvert avec "le concerto pour (vrais) hélicoptères" de Stockhausen et l'expo McCarthy, avec dans les salons une vraie chocolaterie avec ouvrières et production, elle offre aujourd'hui le "musée d'art moderne, département des aigles" de Broodthaers, une œuvre qualifiée par Chiara Parisi, la directrice artistique de "fondatrice de l'art du XXe siècle". L'expo a demandé trois ans de travail, mené avec la veuve de l'artiste, Maria Gilissen, et la fille de Broodthaers, Marie-Puck.
On pénètre dans la Monnaie par un escalier monumental et un tapis rouge sur lequel est posé la malle en osier de Broodthaers. On traverse son "jardin d'hiver", son "oasis dans le désert", rempli de palmiers, de sièges de jardin et de reproductions d'animaux exotiques, un "décor" montrant que le musée est un lieu de promenade.
Broodthaers, né à Saint-Gilles en 1924, se voulait d'abord poète (ce qu'il restera toute sa vie), admirant Mallarmé et Baudelaire, comme Magritte. Il publie quelques recueils, fait des films, des performances. Mais il reste mécontent, écrit-il dans sa célèbre invitation de 1964 : "Moi aussi, je me suis demandé si je ne pouvais pas vendre quelque chose et réussir dans la vie. Cela fait un moment que je ne suis bon à rien. Je suis âgé de quarante ans. L'idée d'enfin inventer quelque chose d'insincère me traversa l'esprit et je me mis aussitôt au travail."
L'acte qui le fit entrer dans douze ans (c'est court !) de création intense fut de recouvrir de plâtre 50 exemplaires de son dernier recueil de poèmes "Pense-bête".
Des rébus politiques et poétiques
Sa première période est surréaliste et pop, à la sauce belge, marquée par les moules et les coquilles d'œuf.
Vint alors 1968, la contestation qu'il a menée dans le hall du Palais des Beaux-Arts et sa décision de devenir "directeur et conservateur" d'un musée à lui, "le musée d'art moderne - département des aigles", une manière poétique et artistique de poser toutes les questions de l'art : de l'objet (cfr Duchamp), des mots et de la tension entre signifiant et signifié (cfr Magritte), de la place d'un musée, de l'argent dans l'art, du rôle du visiteur. De ce qui fait l'art.
Des questions fondamentales qui restent actuelles mais qu'il posait à la manière de mai 1968 avec un sens politique contestataire et très poétique, posant des rébus plus qu'apportant des réponses.
Pendant quatre ans, son musée, commencé dans son appartement, a grandi d'expo en expo, se retrouvant en 1972 à la mythique Documenta de Kassel d'Harald Szeemann. En 1972, il arrête pour, dit-il, redevenir artiste (lire la suite ci-contre). Il déclare son musée en faillite et à vendre.
La Monnaie de Paris ne pouvait pas reprendre toutes les douze sections du musée, mais elle a pu reconstituer l'essentiel. On découvre d'abord la "Salle blanche" qu'il fit en 1975, reconstitution de son appartement bruxellois où il commença son "musée". Au mur, les tableaux ont été remplacés par des mots symbolisant l'art. Une mise en espace du langage comme la faisait Mallarmé.
On découvre alors "la section du XIXe siècle" avec des projections sur des caisses de tableaux, de reproductions de ses artistes préférés (Ingres, Courbet) et leurs cartes postales au mur. Un hommage liminaire à ses références.
L'aigle de saint Jean
Toute une salle est couverte de ses plaques (qu'il appelait des "poèmes industriels"), qui font la pub ironique de son musée des aigles (exemple : un musée enfants non admis, ou un drapeau révolutionnaire).
On arrive alors à la pièce maîtresse : la "section des figures", un vrai musée de l'aigle dans lequel il avait accumulé plus de 400 objets comportant un aigle, mêlant grand art (des prêts venus des plus grands musées, des pièces antiques, des estampes,) et des représentations communes comme des étiquettes ou des sacs. A côté de chaque pièce, il avait apposé une étiquette avec la mention "Ceci n'est pas un objet d'art, n° :… " Pourquoi l'aigle ? "C'est l'aigle de saint Jean, explique Marie Gilissen. Il disait qu'il aurait pu prendre le lion de saint Marc ou le taureau de saint Luc." Il a repris aussi l'idée d'un poème écrit dans son adolescence quand il écrivait : "O mélancolie, aigre château des aigles." L'aigle, allégorie du pouvoir, d'esprit de conquête, de l'impérialisme (Broodthaers contestait l'impérialisme culturel américain) est "délogé de l'espace imaginaire où il loge depuis des siècles et nous menace de sa foudre", disait Broodthaers.
Que veut dire un musée, que devient l'objet courant, ou l'objet dit d'art ? Son musée est une interrogation, vue de l'intérieur, avec humour et poésie de tout le système de l'art.
Lingot d'or
La Monnaie a pu retrouver plus de 300 de ces objets, et obtenir à nouveau les prêts de dizaines de musées. Et elle n'a pas oublié de créer le débarras prévu par Broodthaers avec des caisses de tableaux.
On découvre, ensuite, la section "publicité" (acquise par le K21 à Dusseldorf), où Broodthaers décortique la reproductibilité de l'œuvre et le visiteur devenu consommateur d'images. La "section financière" étudie le rapport de l'art à l'argent. Avec un vrai lingot d'or frappé de l'aigle de Broodthaers (appartenant à l'artiste actuel Danh Vo, "fan" de Broodthaers). Elle associe aussi l'image de lingots d'or aux grands noms de l'art, selon la loi des glissements métaphoriques.
Toute une salle ronronne de la projection simultanée de plusieurs de ses films ("Le corbeau et le renard", etc.), dont celui, significatif, où on voit Broodthaers sous une pluie battante, écrivant à l'encre un poème de Mallarmé mais l'encre disparaît sous la pluie.
Marcel Broodthaers avait un charisme exceptionnel et ne cessait de poser des questions, des énigmes poétiques, de jeter des pierres dans la mare de l'art et de voir les ronds formés, avec humour, générosité et intelligence. Nous laissant séduits et perplexes, nous empêchant de devenir de simples consommateurs.
Broodthaers, Musée d'art moderne, département des aigles, Monnaie de Paris, 11, quai Conti, jusqu'au 5 juillet, ouvert tous les jours de 11 à 19h. Avec Thalys, Paris est à 1h20 de Bruxelles; 25 trajets par jour.
La passion des Herbert
La vie d'Anton et Annick Herbert fut bouleversée en 1973 quand Fernand Spillemaeckers de la galerie MTL les fit rencontrer Marcel Broodthaers. "J'avais grandi dans les collections de mon père, Tony Herbert et l'expressionnisme flamand. Et voilà qu'on découvrait brusquement un tout autre monde qui a changé notre vie." Le couple a revendu la collection flamande et a suivi Broodthaers pendant les trois ans qu'il lui restait à vivre, achetant ses œuvres, conservant toutes ses archives (catalogues, livres, lettres, annonces). A partir de Broodthaers, le couple est devenu une légende dans le monde des collectionneurs par leur rigueur et leur enthousiasme.
On sait qu'ils ont ouvert leur collection aux visiteurs. Leur troisième expo qui commencera le 26 avril à Gand, dans leur beau lieu, est consacrée à Broodthaers avec en plus, à l'étage, des œuvres clés des artistes qui tous, dit Anton Herbert, ont marqué des ruptures dans l'histoire de l'art, dans les années 70.
Toutes les salles sur Broodthaers sont passionnantes et s'ajoutent parfaitement à l'exposition de Paris, se concentrant surtout sur les dernières années de Broodthaers avec son travail poétique et conceptuel.
Le feu au musée
L'œuvre symbolique qui l'ouvre est une grande carte murale du monde qu'on trouvait dans les années 70. Le titre "Le monde politique" était remplacé par "Le monde poétique", les "lettres "li" étant barrées et remplacées par "é".
Il faut regarder, amusé, surpris, ses livres, ses jeux de mots, son surréalisme magrittien, sa poésie, ses interrogations. L'expo est une manière de revivre toute cette époque bouillonnante. On y retrouve aussi les films de Broodthaers, ses "décors" comme celui du "programme, rendez-vous avec Jacques Offenbach" où il mêle cinéma, musique et un programme laissé vierge, à chacun de le remplir.
On retrouve les versions du "voyage en mer du Nord", son "manuscrit trouvé dans une bouteille", son angélus de Daumier (et non de Millet), etc.
A l'étage, on est soufflé par la force des neuf œuvres qui occupent l'espace : un grande "voie d'acier" de Carl André, un Gilbert et George magnifique des débuts ("Communism"), les bouteilles de gaz de Kounellis qui se proposait de "mettre le feu au musée", un grand cercle de pierre de Richard Long, deux Mario Merz (un igloo et sa moto sur le mur), un "orchestre" de Paoloni, le tout aboutissant au très grand Gerhard Richter, avec les 1024 permutations de couleurs.G.Dt
Herbert Foundation, Coupure Links 627A, Gand. Des visites en groupes sont possibles tous les jours, sur réservation, avec guide (reservation@herbertfoundation.org). Ouvert sinon, le samedi et dimanche de 11h à 17h avec visite guidée possible, sans réservation à 15h. Jusqu'au 15 novembre. Fermé du 13-7 au 18-8