Arts et Expos

Coïncidence de calendrier : alors que "Dries", documentaire de Reiner Holzemer consacré à Dries Van Noten, est à l’affiche depuis le 5 avril, le musée de la Mode (Momu) d’Anvers consacre une élégante rétrospective à Martin Margiela. Belle concomitance, qui permet de mesurer l’impact de ces deux figures charnières de la mode belge et internationale.

Né et diplômé un an plus tôt que son confrère, Martin Margiela qui a fêté ses soixante ans le 9 avril, n’a pas fait partie comme Van Noten des "Six d’Anvers" (lire ci-contre). Mais il appartient à la même génération. Tous furent formés à l’Académie d’Anvers et partagèrent le même désir de remettre l’artisanat et la création à l’avant-plan, contre la starisation qui pervertissait déjà la mode au milieu des années 1980.

S’il débuta sous les auspices de Jean-Paul Gaultier, de 1984 à 1988, Margiela en devint, médiatiquement, l’antithèse : invisible, il se laissa peu photographier et n’apparaissait pas à la fin de ses défilés. De même, il ne répondait aux (rares) interviews que par fax. Une pratique qu’il n’a pas enfreinte pour la présente exposition, quand bien même il a activement participé à sa conception.

Le Momu avait déjà consacré en 2008 une rétrospective au styliste, à l’occasion du vingtième anniversaire de la création de sa marque, Maison Martin Margiela (son fondateur l’a quitté en 2009; le directeur artistique est désormais John Galliano). L’exposition "Margiela, les années Hermès" a pour pivot les années 1997-2003, durant lesquelles Margiela fut en charge du prêt-à-porter féminin pour la marque de luxe française.

L’association, voulue par Jean-Louis Dumas, patron d’Hermès, revenait au mariage de l’eau et du feu. A l’époque, Margiela pratique la récup, crée des patchworks, reproduit avec sa ligne Replica des vêtements chinés sur les puces. Ses défilés sont des spectacles conceptuels, dans des lieux atypiques (terrains vagues, station de métro, entrepôts). Il masque le visage des mannequins : seuls comptent les vêtements. Bien loin de l’image rassurante et racée d’Hermès.

Dépassant son strict intitulé, l’exposition du MoMu confronte, sans les opposer, les créations de Margiela pour Hermès (douze collections) à celle de Maison Martin Margiela. Fond orange pour les premières, blanc pour les secondes.

Dialogue visuel

Ce dialogue visuel entre un peu plus de cent pièces, accompagnées de photos ou de films, permet de constater que, si les créations pour sa marque restaientexpérimentales sinon excentriques et que celles pour Hermès affichaient un apparent classicisme chic, il y avait une continuité, un fil conducteur, entre les deux Margiela.

Amateur de tricot en shetland pour sa marque, Margiela trouvera par exemple le moyen d’en donner l’illusion au plus chic cachemire chez Hermès, transposant la technique du tricot circulaire employé dans la ganterie. Il importa aussi l’absence de couture apparente, sa marque de fabrique, liée à sa quête de pureté des lignes.

Mais l’esthète Margiela a toujours pensé - revendiqué même - la création du vêtement comme étant destiné non au défilé mais à celles (ou ceux) qui le porteront. Dries Van Noten défend la même doxa. Pour eux, une pièce ne doit pas vivre le temps d’une saison mais rester un élément combinable avec d’autres collections au fil du temps et des envies. Une mode indémodable que confirme l’exposition : quinze ans après leur conception, certaines créations n’ont pas pris une ride - pardon : un pli.

Précurseur

On identifie aussi les influences fortes du créateur. L’anecdote est connue : il a conçu ses manteaux sans bouton en remarquant le geste des élégantes, qui croisent les mains pour retenir les rabats de leur précieux manteau. Mais il est frappant de constater combien l’idée fut copiée, de même que ses surjupes ou ses vêtements transformables.

Poussant jusqu’au bout sa volonté de concevoir une collection de prêt-à-porter pour toutes les femmes, Margiela imposa aussi cette belle idée les défilés Hermès : engager des mannequins de tous les âges, de 20 à 65 ans - bien loin du bodyfascism qui taraude le milieu. Le Momu rappelle et perpétue cette autre caractéristique - quand bien même son impact fut moins durable…

---> "Margiela, les années Hermès", au Musée de la mode d’Anvers, jusqu’au 27 août 2017.

© Marina Faust

Martin Margiela et les S

ix d’Anvers

Diplômé de l’Académie royale des Beaux-Arts d’Anvers en 1980, Martin Margiela y entra en même temps que Walter Van Beirendonck, Ann Demeulemeester et Dries Van Noten. Ceux-ci obtiendront leur diplôme un an plus tard que lui, et formeront les "Six d’Anvers" avec Dirk Bikkembergs, Dirk Van Saene et Marina Yee, lorsqu’ils présenteront en 1986 leur première collection à Londres. C’est parce que Margiela est absent de ce défilé que la presse forgea les "Six" et non les "Sept", alors qu’il est proche du groupe.

Le choix de la capitale anglaise, par opposition à Paris, capitale de la haute couture, n’est pas anodin pour cette génération qui a grandi à l’ère du punk, puis connu la mutation vers les Nouveaux Romantiques de la New Wave : culturellement, ils en sont alors plus proches. Entre récup, minimalisme, déconstructivisme et do it yourself, leurs créations en garderont l’empreinte. Tous, Margiela inclus, représentent alors l’avant-garde de la mode - belge mais aussi internationale.

Mais si l’inspiration et les aspirations sont communes, les personnalités et styles sont bien marqués. En 1989, Margiela présente sa première collection à Paris. L’année suivante, Ann Demeulemeester, Dries Van Noten et Dirk Van Saene font de même. Chacun suivra le fil de sa propre inspiration à partir de là.