Arts et Expos

Eut-il jamais pu l’imaginer, l’imaginatif Hergé, qu’un jour lui serait consacré un musée tel que celui qu’on inaugure, ce soir, à Louvain-la-Neuve ? Ce rêve un peu fou, s’il ne le fit sans doute pas, Fanny Rodwell - qui fut sa seconde épouse - le fit pour lui. Rêve devenu donc réalité.

Si c’est en Brabant wallon que s’amarre son Musée, c’est néanmoins à Bruxelles qu’Hergé vécut, qu’il travailla, qu’il rendit l’âme. En effet, c’est dans l’une des dix-neuf communes de la capitale, Etterbeek (au 25 de la rue Cranz, l’actuel 33, rue Philippe Baucq), que Georges Prosper Remi vit le jour le 22 mai 1907. Etterbeek, soit rappelé en passant, qui est la commune natale (en janvier 1924) d’un autre géant belge de la Bande dessinée, André Franquin. Pour ceux qui l’ignoreraient encore, Hergé est le pseudonyme fondé sur la traduction phonétique des initiales inversées de Remi (R) Georges (G).

Bruxellois pur jus, le petit Georges, son père et sa mère étant originaires des Marolles, le quartier proche du palais de Justice, du Vieux Marché de la place du Jeu de balle, où l’on parlait brusseleir, ce dialecte dans lequel puisera le futur auteur du "Sceptre d’Ottokar" et de "L’Oreille cassée". Ce Bruxelles populaire, Hergé le reflétera dès les années 30, par ces gamins de rue, ces ketjes, que sont les délicieux Quick et Flupke qui en font voir de toutes les couleurs à l’agent Vertommen. Issu de quel milieu, Georges ? Une maman couturière (jusqu’au mariage, puis qui se consacrera entièrement à son mari et à leurs deux fils, Georges ayant eu un petit frère, Paul, en mars 1912) et un papa employé dans une maison de confection. Dans "Le Monde d’Hergé", de Benoît Peeters, paru en 1983, il confiera : "Mon enfance me paraît très grise". Et dans ses entretiens avec Numa Sadoul ("Tintin et moi", en 1975), il avoue : "Tout à fait quelconque, mon enfance [ ] Mon enfance, mon adolescence, le scoutisme, le service militaire, tout était gris" Pas jojo, le Georges ! Durant ses humanités, à Saint-Boniface à Ixelles, il participe aux activités scoutes du collège, sous le totem de "Renard curieux" : c’est là qu’il acquiert le respect de la nature, le sens de la débrouillardise. Adolescent, il lit passionnément "Les Trois mousquetaires", "Vingt ans après" et "Le Vicomte de Bragelonne", ces monuments signés Alexandre Dumas; en revanche, il prétendra n’avoir jamais guère visité Jules Verne - ce dont l’on s’étonne car des chercheurs ont trouvé plus d’une ressemblance entre des cases d’Hergé et des gravures illustrant les romans de l’auteur du "Tour du Monde en 80 jours". Reconnaissant qu’il était une "éponge", Hergé absorba (consciemment ou inconsciemment) ce qui lui tombait sous les yeux, et que recréera son génie propre. Qu’il ait eu, comme Walt Disney, d’excellents adjoints pour ses scénarios et de non moins talentueux bras droits pour la mise en page de ses prodigieux albums, jamais Hergé ne le cachera. Mais dans lesdits albums, n’apparaîtra qu’un nom d’auteur : le sien. Le dessin, Hergé l’a dans le sang, dès l’âge tendre : un don inné. Adolescent, il dessine sans cesse; son premier article illustré sera publié en 1922 dans "Le Boy-Scout" qui, quatre ans plus tard, accueillera ses "Aventures de Totor, C.P. des hannetons". Autodidacte en la matière : Georges ne fréquentera qu’un soir, un seul !, le cours de dessin donné à l’institut Saint-Luc. Puis, sans plus de bruit que n’en fait le crayon sur la feuille, son destin va se dessiner : en septembre 1925, Georges Remi entre comme employé au service des abonnements du "Vingtième Siècle"; en août 1927, l’abbé Norbert Wallez, qui anime ce journal, l’engage en tant que reporter photographique et dessinateur. Bientôt, l’abbé veut créer un supplément destiné aux enfants, "Le Petit Vingtième", et prie Georges (grand admirateur des "Zig et Puce" d’Alain Saint-Ogan) d’imaginer une aventure qui aura pour héros un jeune homme et son chien. C’est ainsi que, le 10 janvier 1929, paraissent les premières images de "Tintin au pays des Soviets" d’un Hergé qui n’a que 22 ans. Ce jour-là, sans le savoir, Tintin entre dans la légende. L’album sortira en septembre 1930, tiré à 10000 exemplaires; on se les arrache aujourd’hui à prix d’or. En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, Tintin devient un ami, voire un frère, pour ses milliers de jeunes lecteurs qui, après la Russie, suivront le reporter au Congo, puis en Amérique En juillet 1932, Georges épouse Germaine Kieckens, secrétaire de l’abbé Wallez. D’aventure en aventure, Tintin se profilera comme le défenseur des opprimés. 1934, année capitale : préparant une histoire qui se déroulera en Chine, Hergé se lie d’amitié avec un jeune artiste, Tchang Tchong Jen, le futur Tchang du "Lotus bleu" (et de "Tintin au Tibet", un quart de siècle plus tard) : Tchang et Tintin, ou l’incarnation de la fraternité entre les peuples. A partir de cet album-clé, Hergé se montrera des plus exigeants, quant à l’exactitude, sans que ce soit au détriment de l’humour. En 1936, l’hebdomadaire catholique français "Cœurs vaillants" lui commande une série familiale : "Jo, Zette et Jocko", palpitante à souhait. Durant cette décennie, Hergé sera un bourreau de travail, passant de Tintin à Jo et Zette sans pour autant négliger Quick et Flupke ou Popol et Virginie au pays des Lapinos Des années 30 dont le ciel ira s’assombrissant, jusqu’aux ténèbres que l’on sait. A la veille de la Guerre, le futur auteur des chefs-d’œuvre que sont "Le Secret de la Licorne", "Le trésor de Rackham le Rouge", "Les 7 Boules de cristal" et "Le Temple du Soleil" entame la publication de "Au pays de l’or noir". Vient le 10 mai 1940, l’invasion éclair de la Belgique par les Allemands : ce même jour, Hergé se voit déclaré inapte au service militaire pour raisons de santé. Après l’exode - quelques semaines en France -, le père spirituel de Tintin et Milou, du capitaine Haddock, du professeur Tournesol, des Dupont et Dupond et de Bianca Castafiore rentre à Bruxelles, lui qui approuve l’attitude du roi Léopold III. C’est alors, hélas !, qu’il acceptera de collaborer au quotidien "Le Soir" contrôlé par l’occupant; un "Soir" volé, pro-allemand et antisémite, où Hergé publiera notamment "L’Etoile mystérieuse", ce qui lui sera lourdement reproché. Interrogé à ce sujet à la Libération, il ne passera qu’une nuit en prison, alors que ses plus enragés détracteurs le voient déjà passés par les armes Fin 1945, son dossier judiciaire sera classé sans suite. Et moins d’un an plus tard, le 26 septembre 1946, lancé par l’éditeur Raymond Leblanc, paraît le premier numéro de "Tintin" : le succès sera fulgurant pour cet hebdomadaire dont la direction artistique est confiée à Hergé, où fleuriront les œuvres captivantes d’Edgar Pierre Jacobs, de Jacques Laudy, de Paul Cuvelier, la plupart sur des scénarios non signés de Jacques Van Melkebeke. Mais Hergé est à bout de forces, dépressif, envisageant même de s’exiler en Argentine. Pourtant, il est à la veille de concevoir la plus fantastique, la plus mythique, des aventures de Tintin : d’"Objectif Lune" et d’"On a marché sur la Lune", chaque page est d’anthologie. C’est le temps où les albums, retravaillés pour leurs décors, commencent à se vendre par mille et milliers : rien n’arrêtera plus ce succès, phénoménal. Le temps, aussi, où Hergé crée ses Studios, avenue Louise, où l’épauleront principalement Bob De Moor, Jacques Martin, Roger Leloup. Egalement années de changement d’ordre privé : Georges s’éprend, dès l’automne 56, d’une de ses jeunes coloristes, Fanny Vlamynck, qu’il épousera en 1977, son divorce n’étant prononcé qu’alors. Un Hergé qui, à ce moment, va écrire et dessiner l’album qui lui tiendra le plus à cœur, "Tintin au Tibet", prépublié à partir de 1958 et qui sortira en album en 1960 : une aventure initiatique où réapparaît un Tchang qu’à l’issue d’un véritable feuilleton, Hergé retrouvera, en chair et en os, le 18 mars 1981, à l’aéroport de Bruxelles, face à une armada de micros et de caméras. A ce moment, la maladie déjà le ronge : ce cancer, il l’affrontera courageusement, soutenu par l’amour de Fanny. Le 3 mars 1983, pleuré par celle-ci, par ses proches, par ses innombrables lecteurs d’à peu près tous les pays, Hergé s’envole pour l’au-delà. Ne nous laissant aux lèvres qu’un mot : merci. Du fond du cœur, merci, Hergé, merci.