Michel François distribue 45 000 affiches "images" !

Rencontre, Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Arts et Expos

C’est une exposition forte et singulière que propose le Mac’s au Grand Hornu, comme on en voit peu. Dans les grandes salles, 45 palettes de bois, celles d’un entrepôt, avec chaque fois, dessus, une pile de mille affiches géantes. Ces tas forment des blocs, des rochers, des sculptures de papier vouées à disparaître avec le temps, puisque les visiteurs peuvent en emporter, trois affiches maximum. Des photographies noir et blanc ou en couleurs, belles, troublantes, grandes comme des personnes. Elles interpellent et montrent un instantané d’une histoire qui nous échappe mais qui nous touche à la fois. Dont on ne connaît ni le départ ni la fin, d’autant que ces affiches sont empilées et distribuées sans indication aucune, sans nom, sans titre, sans date.

Aux murs, les mêmes affiches sont montrées en salves cinématographiques, en "mur" de rochers, ou accolées tête-bêche, ou accouplées l’une à l’autre en des appariements qui créent une nouvelle image. Dans deux boxes, les affiches forment un papier-peint tandis que des gouttes d’encre tombent sur le sol formant un Rorschach.

Au total, 45000 affiches, soit 14 tonnes de papier, pour un magnifique hommage à un de nos plus grands artistes, et certainement des plus intéressants. Michel François, connu à travers le monde, recherché par les collectionneurs (son galeriste à Bruxelles est Xavier Hufkens) n’avait encore jamais bénéficié d’une exposition monographique en Wallonie ou à Bruxelles. Laurent Busine, le directeur du Mac’s, qui le suit et l’apprécie depuis 30 ans, lui rend cet hommage si mérité. Il n’a choisi qu’un pan particulier de l’œuvre variée et multisupports de Michel François qui se qualifie de sculpteur. Il crée des installations, des objets, des vidéos, collabore avec des chorégraphes (Pierre Droulers, Anne Teresa De Keersmaeker). Ses grandes affiches ne sont que sa trace, ce qu’il offre aux visiteurs de ses expositions.

Laurent Busine voulait mettre en évidence cette générosité unique dans le monde de l’art.

Nous avons rencontré Michel François dans son exposition.

Comment est née cette idée de distribuer des affiches ?

En 1994, Ann Veronica Janssens et moi étions sélectionnés par la Communauté française pour la Biennale de Sao Paulo. Mais au lieu d’une plaquette sur nous, nous avons demandé à utiliser l’argent pour une image à diffuser gratuitement aux visiteurs. C’est celle avec des photos recto-verso, d’un crâne de petit enfant brésilien et de l’autre côté, un trou dans le sable. Dès le départ, ce furent des images muettes n’illustrant qu’elles-mêmes. Les photos choisies avaient une ambivalence. Comme celle-ci avec un enfant qui renifle une fleur ressemblant à un lys et qui semble gober son visage. C’est une "datura", un poison. Ou alors cette photo de drapeau noir déchiré prise sur une rizière du Vietnam, c’était un épouvantail mais le drapeau acquiert une autre existence. Des images qui se suffisent à elles-mêmes. J’aime quand une photo peut nous séduire tout en ouvrant une possibilité de drame. Comme cet enfant qui nage dans la mer à Cuba. La photo a l’air douce mais cette fille est habillée et elle est au travail, elle va plonger pour arracher des coquillages. Sur cette photo, on voit une main avec dessus, un jouet en forme de lapin, une image ludique, mais la main est celle d’un prisonnier que j’avais rencontré dans un travail que j’avais réalisé dans une prison hollandaise. Sur celle-là, on voit un corps maigre, nu, sans tête, mais couvert de petits paquets de drogues collés à lui. C’est un "passeur", un trafiquant de drogues comme il y en a au Mexique, mais en même temps, il est comme un danseur folklorique.

Dès le départ, vous avez trouvé aussi la forme.

Oui, les 46 photographies faites jusqu’ici, ont toutes 120x180 cm, une taille d’homme. C’est aussi le format maximal qu’un imprimeur peut faire (pour moi, ce fut l’imprimeur Hecht). L’affiche est un complément à mon métier de sculpteur, mais elle y est liée puisque je suis toujours préoccupé par la question de l’image. Ces tas sont aussi des sculptures temporaires qui vont petit à petit fondre comme les sculptures que j’ai faites en savon et qui, elles aussi disparaissaient à l’usage. Ce qui se présente comme une masse, comme une puissance qui surgit, contient en même temps sa prochaine évaporation.

Votre geste de distribuer gratuitement une œuvre et de faire des œuvres éphémères va à l’encontre du marché de l’art.

Oui sans doute. La contradiction sera mise en évidence à Paris pour la sortie prochaine d’un nouveau livre sur mes 49 affiches de 1994 à 2012 (Editions Rue Visconti). Je ferai à nouveau deux tas d’affiches gratuites mais, à côté, je présenterai les mêmes photos, sur meilleur papier et signées, en vente à 15 000 euros pièce. Mes affiches sont distribuées sans signature, ni copyright, ni indications. Au début, je les collais en rue et les gens étaient intrigués, ils cherchaient leur signification avant de revenir à l’image présentée et à "ce dont l’image est l’image". J’aime bien affirmer cette interprétation ouverte des images alors que la plupart des images qu’on croise viennent illustrer un article ou un propos, ou elles accompagnent un discours. Si je mettais mon nom sur ces affiches, elles deviendraient une publicité pour moi. Je voulais laisser les images seules face à ceux qui les regardent. J’ai déjà vu ces photos affichées chez des gens qui ne savaient pas que c’était moi qui les avais faites. Il fut un temps où, si on me le demandait, je les signais, mais je ne le fais plus depuis que certains les ont immédiatement mises en vente sur Internet.

C’est aussi un acte de générosité incroyable.

Le budget d’une telle exposition est cher mais ne dépasse pas celui de la production normale d’une exposition. J’avais l’idée de laisser les gens libres de prendre toutes les affiches qu’ils voulaient mais Laurent Busine a eu peur que les tas ne se vident trop vite et a voulu limiter à trois affiches maximum par visiteur.

Comment choisissez-vous une technique dans votre travail ? Et comment choisissez-vous “la” photo ?

Tout se fait dans un continuum. Pour la photo, la création intervient davantage dans le choix que lors de la prise de vue. Pour une exposition, je cherche dans les photos déjà prises et parfois je choisis une photo ancienne de dix ans. Pour le Mac’s, j’ai choisi une photo de chantier en Afrique. Je prends peu de photos. Je rentre juste d’un mois au Mexique (NdlR : Michel François est très prisé des collectionneurs mexicains comme la collection Jumex) et je n’ai fait que trois films. Un éditeur hollandais m’a demandé un jour, un texte sur ce qu’est une "photo ratée". Je ne pouvais pas répondre. "Raté" se rapporte à un projet qu’on a a priori. J’ai pensé à une expérience curieuse que j’avais faite dans mon potager en arrosant systématiquement une de mes salades avec du vin au lieu d’eau. Après quatre jours, je trouvais que cette salade avait un air étrange, comme saoule. Et j’en ai fait tout un film. Mais quand je l’ai développé, les photos étaient sans surprises et on ne retrouvait pas mon impression. C’étaient des photos ratées. Même si elles ne sont pas inutiles puisqu’elles m’ont servi finalement à raconter cette anecdote !

C’est étonnant que ce soit seulement votre première exposition monographique en Communauté française ?

Je ne me plains pas. J’ai participé à de nombreuses expositions collectives. J’ai été choisi pour aller à la Biennale de Sao Paulo et à celle de Venise en 1999. Mais, c’est vrai, je me pince parfois en me demandant comment cela se fait que j’habite à Bruxelles dans une ville où jamais je n’ai eu une exposition monographique.

Vous avez une œuvre multifacettes dont on a pu voir une exposition magnifique au Smak de Gand (“Plans d’évasion”, fin 2009). On vous a vu aussi collaborer avec Anne Teresa De Keersmaeker pour deux de ses dernières œuvres : The Song et En Atendant.

Ma mère était danseuse et sculptrice, mon père était peintre. Ma mère à un certain moment, s’est entièrement consacrée à la sculpture. Je retrouve bien sûr, cet héritage chez moi. Ma pratique est toujours à mi-chemin entre la bidimensionnalité et la tridimensionnalité, entre l’image et la sculpture. C’est la sculpture au moment où elle quitte le bidimensionnel. Plus globalement, il est vrai que les arts du spectacle m’intéressent. J’ai commencé mes études à l’Insas et j’ai vu rapidement que ce qui m’intéressait était d’abord le décor. Mais je reste avec un pied dans les arts vivants. Mon premier projet dans les années 1979-80, fut "Appartement à louer", une galerie d’art transformée en habitation avec des acteurs jouant les occupants. J’aimais cette ambiguïté entre des espaces domestiques et des espaces d’exposition. J’aime la présence physique des acteurs ou des danseurs qui amènent la vie.

Rencontre, Guy Duplat

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