Misia, reine de Paris, muse des plus grands

Guy Duplat Envoyé spécial à Paris Publié le - Mis à jour le

Arts visuels

Il est des femmes dont le talent ne fut pas de créer elles-mêmes, mais de susciter chez les plus grands artistes des œuvres inoubliables. Lou Andreas-Salomé fut de celles-là, étant la muse de Rilke, Paul Rée, Nietzsche et même Freud. Alma Mahler en fut une autre, épouse de Mahler et de Gropius, maîtresse de Kokoschka, amie de Schönberg et Berg. Misia Godebski (1872-1950) est de cette race.

Même si elle fut une excellente pianiste, elle excella surtout à enflammer les cœurs et les imaginations. Pendant plus de 40 ans, elle fut la reine de Paris, la muse des plus grands. Depuis Toulouse-Lautrec, Bonnard et Vuillard, jusqu’à Diaghilev et Coco Chanel en passant par Ravel, Mallarmé et Stravinsky. Le musée d’Orsay lui rend hommage et par un étrange hasard du calendrier, le musée du Petit Palais propose encore une vaste exposition des peintures monumentales du Catalan José Maria Sert qui fut, au début du siècle, un des peintres les plus riches du monde et qui fut un des maris de Misia.

La vie de Misia est un vrai roman. Elle fut un personnage d’une délicieuse ambiguïté. Paul Morand la décrivit ainsi dans "Venises" : "Boudeuse, artificieuse, géniale dans la perfidie, raffinée dans la cruauté, forte comme la vie chevillée en elle, avare, généreuse, mangeuse de millions, enjôleuse, brigande, subtile, commerçante, prisant et méprisant hommes et femmes, du premier coup d’œil."

1 La Revue blanche. Sa vie débuta par un drame. Sa mère, Sophie Servais, était la fille du violoncelliste virtuose belge Adrien-François Servais (il jouait avec un Stradivarius). Enceinte de Misia, elle apprend par une lettre anonyme que son mari, Cyprien Godebski, sculpteur d’origine polonaise, entretient une liaison à Saint-Pétersbourg. Elle s’y rend en toute hâte et constate qu’effectivement, son mari la trompe avec sa tante. Dans la foulée, elle accouche dans la ville russe et meurt en couches. Marie Sophie Olga Zénaïde Godebska, dite Misia, est rapatriée en Belgique et élevée chez ses grands-parents maternels à Hal où on peut toujours voir la statue du violoncelliste Adrien-François Servais réalisée par Godebski, son gendre indélicat. La journaliste Eliane Van den Ende a étudié les racines belges de Misia. La maison palladienne de ses grands-parents, le long du canal à Hal, existe toujours mais en mauvais état. Misia y eut "une jeunesse dorée ". Franz Liszt y est venu jouer et Grieg y a donné Peer Gynt. Elle y rencontra Henri van de Velde et fut présentée comme "débutante" à la Cour. A 16 ans, elle fit une escapade à Londres et prétendait (mais Misia pouvait être mythomane), y être allée avec le sulfureux Félicien Rops. Quand son père l’appelle à Paris, elle y suit des cours de piano avec Gabriel Fauré.

La rencontre décisive fut celle avec Thadée Natanson qui avait fondé à Bruxelles, en 1889, avec ses frères Alexandre et Alfred, "La revue blanche", blanche comme sa couverture, la meilleure revue culturelle qui soit, creuset d’opinions progressistes, étendant son champ d’investigation à tous les domaines - social, politique, artistique - avec des collaborateurs aussi prestigieux que Blum, Gide, Mallarmé, Claudel, Apollinaire, Jarry, etc. Elle l’épouse à Ixelles en 1893 et le couple va vivre près de Paris dans "La Grangette" à Valvins puis au "Relais" à Villeneuve-sur-Yonne. Thadée Natanson lui fait rencontrer le Tout-Paris et celui-ci tomba amoureux de Misia.

Qu’avait-elle donc pour séduire à ce point ? Elle roulait toujours ses "r" pour marquer son origine slave. L’écrivain Claude Arnaud la décrit ainsi : " Avec ses joues rondes, rouges et pleines, la petite Misia ressemble à la fille d’un chat et d’une pomme. C’est un bébé boudeur que Wagner ennuie, mais un bébé féroce qui s’invente des histoires cruelles : elle aurait vu, enfant, un célèbre pianiste polonais s’effondrer sur son clavier; deux de ses tantes se seraient suicidées. Elle aurait même tué sa mère en naissant. Un nez court, des pommettes saillantes, des mâchoires d’acier, l’air tantôt buté et tantôt joueur, l’adolescente évoque ces poupées fatales dont les yeux murmurent oui-oui-oui, quand leur index se dresse pour dire non-non-non." Valentine Hugo dira d’elle plus tard : "Terriblement méchante, admirablement gentille, saccageant tout ce qui ne venait pas d’elle." On la qualifierait aujourd’hui, d’hystérique.

Les hommes l’adorent. Mallarmé vient en voisin écouter "cette dompteuse de piano" jouer Beethoven et Schubert. L’expo à Orsay montre l’éventail sur lequel le poète a écrit un poème pour elle. On voit des photos d’époque et bien sûr les tableaux de ses prestigieux admirateurs. Elle a la santé, l’insolence, la jeunesse, elle dit sa vérité à chacun. Ravel l’adore qui lui dédie "Le cygne" et "La valse" qu’on peut écouter à l’exposition.

Toulouse-Lautrec aussi est un habitué. Il rêve de la peindre nue mais elle s’y refusera toujours, n’acceptant de se dévêtir que pour Bonnard. Elle accepte de poser dans l’atelier de Toulouse-Lautrec mais lui refuse le plaisir de lui chatouiller la plante des pieds avec ses pinceaux. Toulouse-Lautrec se vengera en la dessinant en matrone de bordel ! Mais il la prit aussi comme modèle pour sa célèbre affiche de "La revue blanche".

Les autres habitués des maisons de campagne du couple Natanson s’appelaient Vuillard, Bonnard, Vallotton, le journaliste Coolus, tous fous d’elle. Coolus eut même une liaison avec Misia. L’amour des peintres fut platonique mais pas moins intense. L’expo montre les nombreux tableaux qu’ils firent d’elle. Le plus beau est le petit tableau de "La nuque de Misia" (ci-dessus) qu’Edouard Vuillard a fait d’elle. Vuillard était d’un tempérament timide et secret. Tout son amour pour Misia est symbolisé par cette nuque nue et offerte. Le format est très cinématographique. Le point de vue proche des estampes japonaises dont on raffolait alors. Vuillard est un rêveur. Il parle à voix basse et "on se penche pour l’écouter" , dira Gide. Il rêve d’elle en silence et la photographie subrepticement. Dans ses mémoires, Misia raconte un moment qui illustre leur relation : "Nos regards se rencontrèrent brusquement. Je ne vis que ses yeux tristes briller dans l’obscurité grandissante. Il éclata en sanglots; c’est la plus belle déclaration d’amour qu’un homme m’ait jamais faite."

Comme Lou Andreas-Salomé inspira Nietzsche, Rée et Rilke, en se refusant à eux, Misia enflamma par abstention, remarque Claude Arnaud : "Elle excitait le génie rien que par la vibration de son être" , écrivait Paul Morand. Elle aurait été la femme la plus portraiturée du siècle, dit-on.

2 Le yacht "Aimée". Mais un jour, les fonds vinrent à manquer et La revue blanche cessa de paraître. Naïf, Thadée encouragea Misia à fréquenter un très riche patron de presse, Alfred Edwards. Celui-ci parvint à éloigner Thadée en faisant semblant de l’aider en le nommant à la tête des mines de Bohème. Misia finit par épouser Edwards en 1905, qui voulait en faire "la petite fille la plus gâtée du monde" . Elle put tout s’offrir. Ses dîners et soupers après spectacles, devinrent les plus courus du Tout-Paris. Elle commanda à Bonnard quatre grands panneaux décoratifs pour son salon au quai Voltaire et n’hésita pas à découper les toiles pour qu’elles s’adaptent aux dimensions de la pièce. Edwards acheta un yacht qu’il nomma "Aimée" en l’honneur de Misia (Aimée comme M.E. les initiales de Misia Edwards). Renoir fit plusieurs portraits d’elle, très sensuelle, et Misia raconte qu’elle a brûlé toutes les lettres d’amour que Renoir lui avait envoyées. Marie Laurencin aussi est venue la peindre et Picasso fut conquis par son charme. Mais son mariage avec Edwards fit long feu. Dès 1906, celui-ci tombait amoureux de l’actrice et demi-mondaine Geneviève Lantelme qui mourut mystérieusement en tombant du yacht "Aimée" lors d’une croisière sur le Rhin. Le couple divorça en 1909. Misia avait déjà commencé sa liaison avec le riche peintre catalan José Maria Sert (1874-1945).

3 Madame Verdurin. José Maria Sert fut célèbre pour ses énormes peintures murales. Une sorte de Tiepolo du XX e siècle. En 1900, l’évêque de Vic lui commanda la décoration fastueuse de la cathédrale de la ville. Tous les grands d’Europe le voulaient pour peindre leurs salles de bal. Il décora l’hôtel Waldorf Astoria, l’hôtel de la princesse Winnaretta de Polignac, le Rockefeller Center à New York et le palais des Nations à Genève, siège de la Société des Nations. Il était alors le peintre le mieux payé de la terre. Un maître du trompe-l’œil, utilisant la photo pour préparer ses œuvres, en partant de mises en scènes de modèles ou de mannequins qu’il photographiait. Par un hasard du calendrier, José Maria Sert bénéficie d’une exposition au Petit Palais à Paris. Il fut largement oublié après la guerre car non seulement sa peinture très baroque, était passée de mode, mais l’homme était sulfureux pour avoir adhéré au franquisme, ce qui lui valut la destruction de ses œuvres de la cathédrale de Vic. C’est pourtant Sert qui ouvrit à Misia, les portes de l’art moderne.

Un moment capital fut la première de Boris Godounov de Moussorgsky en 1908 où elle rencontra Serge de Diaghilev (1872-1929). Ce fut le coup de foudre, même si Diaghilev était homosexuel. “ Même goût pour l’intrigue , écrit Claude Arnaud, la médisance, le faste, même difficulté à traduire sexuellement leurs appétits, même joie enfantine à tirer les ficelles.” Misia ose tout. Elle s’écrie en écoutant Caruso chanter : “Assez, je n’en peux plus .” Et elle traite, devant Diaghilev, Nijinski d’“ idiot de génie ”. Toute sa vie, elle aidera et soutiendra le fondateur des Ballets russes, l’aidant à produire “Parade” avec Cocteau, Satie et Picasso. Ella sauva “Le sacre du printemps” de Stravinsky, créé dans son salon, et que son impresario voulait édulcorer. Marcel Proust l’a incarnée dans la princesse Yourbeletieff de Sodome et Gomorrhe. Il écrit : “Et quand avec l’efflorescence prodigieuse des Ballets russes, révélatrice coup sur coup de Bakst, de Nijinski, de Benois, du génie de Stravinsky, la princesse Yourbeletieff, jeune marraine de tous ces grands hommes nouveaux, apparut, portant sur la tête une immense aigrette tremblante inconnue des Parisiennes et qu’elles cherchèrent toutes à imiter, on put croire que cette merveilleuse créature avait été apportée dans leurs innombrables bagages et comme le plus précieux trésor, par les danseurs russes.” Paul Morand préféra qualifier Misia de “ plus Madame Verdurin que la vraie ” et Coco Chanel la surnomma “Madame Verdurinska”. La fin des Années folles marqua son déclin. Sert était parti avec sa jeune maîtresse géorgienne, Roussy. Un temps, ils tentèrent un ménage à trois, mais en 1927, Misia divorça. Elle alla souvent cultiver sa mélancolie à Venise où Morand la peignit non sans perfidie.

La dernière découverte de Misia, en 1917, fut Coco Chanel (1883-1971). C’est elle qui poussa la modeste modiste de province pour en faire la reine de la mode. Coco Chanel lui resta toujours fidèle appelant Misia “la seule femme de génie que j’ai rencontrée” . On leur prêta même une liaison. La Seconde Guerre mondiale aurait dû les séparer (Misia était juive, Coco Chanel se compromit avec l’ennemi), mais elles se retrouvèrent ensuite et quand devenue quasi aveugle et morphinomane depuis quelques années, Misia mourut chez elle, rue de Rivoli, en 1950, c’est Coco Chanel qui fit sa toilette mortuaire.

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