Arts et Expos

On ramène souvent l’œuvre de la grande artiste Mona Hatoum à sa vie. Elle est née à Beyrouth en 1952 d’une famille palestinienne qui avait fui la guerre en 1948. De passage à Londres en 1975, elle entend que la guerre civile éclate au Liban. Elle vivra dorénavant dans la capitale britannique. Elle a vécu ce traumatisme comme un exil douloureux surtout lors du massacre de Sabra et Chatila à Beyrouth et lors de la répression des intifadas en Palestine.

Si son œuvre peut se relier à cette histoire, jamais elle ne vient l’illustrer, elle reste ouverte aux interprétations diverses. Ses performances du début, puis ses installations, mettent en lumière, de manière souvent poétique ou légère, la fragilité et la vulnérabilité de l’individu dans un monde fluctuant. Comme le disait l’écrivain Edouard Glissant qu’elle admire : "Le monde est un champ de forces instables où l’effervescence d’un seul imaginaire peut engendrer au loin des ondes déterminantes."

Un parcours qui est aussi féministe, revendicatif au début face aux années Thatcher, mais marqué parfois de manière surprenante par l’humour.

La belle rétrospective que lui consacre le Centre Pompidou (avant qu’elle aille à la Tate Modern) permet de juger ce travail subtil, poético-politique.

Mettre son corps en danger

Sur le toit du Centre Pompidou, elle a déjà placé son "Jardin suspendu", un mur de sacs de sable comme pendant la guerre, mais sur lequel poussent des herbes et des fleurs.

Dans les années 80, à Londres, elle se fit un nom dans la performance comme beaucoup de femmes à cette époque (Marina Abramovic, Valie Export, Gina Pane, Lygia Clark). Mettre son corps en danger, le confronter directement aux spectateurs était une manière féministe (et pas chère) de faire de l’art. On la voit dans ses vidéos, cagoule noire sur la tête et les mains rouges de sang. Elle est plongée, recouverte d’argile liquide, dans un bocal d’où elle ne peut plus sortir. Son corps couché sur une table, serré de bandages, couvert de viscères, devient objet de négociations. Sa bouche est bâillonnée par des mains d’homme.

Cette période s’achève par sa vidéo "Corps étranger", où elle explore la dernière frontière, celle de l’intérieur de son corps par des films d’endoscopie et de colonoscopie. Un autoportrait intérieur d’un corps violé, déconstruit, sur lequel on peut marcher : le sien.

Tisser ses cheveux

Au début des années 90, elle abandonne la performance pour créer des installations "pauvres", postminimalistes, mais très sensibles. C’est à cette époque que Cathy De Zegher (actuelle directrice du musée des Beaux-Arts de Gand) la fait connaître, en l’invitant au Béguinage de Courtrai : Mona Hatoum avait collecté ses propres cheveux, en avait fait des petites boules jetées au sol ; des cheveux invisibles étaient pendus au plafond comme des toiles d’araignée et un métier à tisser sur une table travaillait ses cheveux.

Mona Hatoum met souvent son corps en avant, comme dans ses petits objets et peintures où elle ajuste ses ongles, ses fluides, et même ses poils pubiens qu’elle dépose sur une chaise de parc de manière rigolote.

Grenades de verre

Elle veut aussi interagir avec le corps du spectateur. Dans Light Sentence, une salle est envahie de cages de fer et éclairée par une simple lampe en suspension qui monte et descend comme dans une prison, jetant des ombres inquiétantes. Ou ce "pénétrable", un labyrinthe impénétrable de fil de fer barbelé tombant du plafond.

Ses objets poétiques sont souvent comme un condensé de violence rentrée : les beaux verres de Murano ont des formes de grenades, le berceau si joli est en fils de fer tranchants, le sofa est une râpe à fromage géante, des organes de verre rouge sont enfermés dans des cages, un berceau blanc est fantomatique. Mais l’humour est là dans son cabinet de curiosités avec ses "attrape-yeux" pour ceux qui diraient "les yeux m’en tombent".


Les cartes du monde

Les cartes du monde sont une autre obsession de Mona Hatoum. Elle a disposé sur le sol du Centre Pompidou une immense carte du monde en billes de verre. Un visiteur qui la touche, la change. Le monde est instable et les cartographies sont fluctuantes. A côté, une grande mappemonde d’acier a des néons rouges qui tracent les contours des continents. Rouges comme les conflits, les guerres, le réchauffement climatique qui enflamment le globe. Parfois, elle grave la carte du monde sur un tapis d’Orient rappelant ceux que son père vendait à Beyrouth. Carte gravée comme si des mites avaient rongé le monde. Elle choisit la projection de Peters, qui rend aux pays du Sud leur vraie grandeur par rapport à l’hémisphère Nord. Tout est résumé par son grand "socle du monde". Il a l’air doux, semblant être recouvert d’angora noir ou de cheveux, mais il est aimanté, bardé de limaille de fer. La poésie et l’inquiétude de Mona Hatoum ont quelque chose d’universel.


Mona Hatoum, Centre Pompidou, jusqu’au 28/9.